Un Monopoly géant se dessine dans les télécoms
Patrick Drahi aime bousculer l’establishment. En montant à 18% du capital de BT, le propriétaire d’Altice (SFR en France), qui détenait déjà 12,1% depuis juin dernier, a réussi son coup. Le gouvernement britannique a rapidement réagi mardi à l’annonce de ce nouvel investissement. «Nous suivons la situation de près», a déclaré un porte-parole en assurant que la Grande-Bretagne n’hésiterait pas à agir si besoin pour protéger les infrastructures de télécommunications au moment où «le gouvernement s’est engagé à réduire les inégalités d’aménagement du pays par l’infrastructure numérique».
Londres en alerte
La montée de Patrick Drahi au capital de l’ancien opérateur public est un excellent test pour le National Security and Investment Act adopté cet été, une loi qui donne plus de pouvoir au gouvernement en matière d’examen des projets d’investissements étrangers. 17 secteurs sont concernés, dont celui des communications. Cette législation entrera en vigueur à compter du 4 janvier 2022 mais dispose d’un effet rétroactif. Elle permet au gouvernement d’interdire un investissement dans une entreprise britannique pour des raisons de «sécurité nationale».
Depuis son irruption en juin, Patrick Drahi vante son caractère amical. Dans le communiqué publié par Altice UK, la filiale britannique créée pour investir au capital de BT, le magnat français des télécoms, devenu le premier actionnaire de l’opérateur, explique avoir engagé un dialogue «constructif» avec le conseil d’administration et l'équipe de direction de BT et dit se réjouir de poursuivre ce dialogue. «Nous continuons à tenir (les dirigeants de BT) en haute estime et à soutenir pleinement leur stratégie, principalement pour jouer un rôle central dans l’extension de l’accès à un réseau de fibre optique, un programme d’investissement qui est si important tant pour BT que pour le Royaume-Uni», ajoute Patrick Drahi.
Pas là pour faire de la figuration
Selon Reuters, Patrick Drahi a informé le nouveau président de BT, Adam Crozier, lundi, après la clôture des marchés. Adam Crozier et son directeur général, Philip Jansen, ont ensuite rencontré Nadine Dorries, la secrétaire d'État britannique en charge du Numérique. «Le conseil d’administration et la direction de BT continueront de gérer l’entreprise dans l’intérêt de tous les actionnaires et restent concentrés sur la mise en œuvre réussie de sa stratégie et sur le renforcement de la dynamique récente de résultats», a simplement réagi l’opérateur.
Le propriétaire d’Altice a précisé qu’il n’avait pas l’intention de soumettre une offre sur l’opérateur télécoms britannique, ce qui l’empêche d’acheter de nouvelles actions pendant six mois, selon les règles boursières. Dans cette perspective, le cours de l’action BT a perdu 4% mardi. Mais il est évident que Patrick Drahi n’a pas mobilisé plus de 3,5 milliards d’euros au capital de BT pour faire de la figuration. Le magnat des télécoms a des ressources financières, une marge de manœuvre plus grande depuis le retrait de la Bourse d’Altice et des idées derrière la tête, comme l’illustre aussi sa tentative d’offre sur l’opérateur de satellites Eutelsat.
Compte tenu de la loi sur les investissements étrangers, une offre sur la totalité du capital de BT semble peu probable. Sans compter que même s’il n’est pas au mieux de sa forme boursière, avec une capitalisation qui a fondu de 30% depuis début 2019, l’opérateur britannique vaut encore 16,6 milliards de livres (19,4 milliards d’euros). Sa dette nette de 18 milliards de livres et le déficit de son régime de retraites de près de 8 milliards de livres font aussi office d’épouvantails pour un éventuel acheteur.
Plus de vaches sacrées
En revanche, Patrick Drahi, épaulé par Morgan Stanley et BNP Paribas dans sa campagne britannique, pourrait utiliser sa part au capital de BT comme une monnaie d’échange, dans un mouvement plus large. Il pourrait aussi pousser à une scission partielle ou totale d’Openreach, le réseau à très haut débit de BT, pour mettre en valeur cette infrastructure. Il s’agit du scénario privilégié par les analystes de CreditSights selon lesquels Openreach pourrait valoir 27 milliards de livres en appliquant un multiple de 9 fois l’Ebitda, niveau habituel pour ce type d’infrastructures, très prisé des grands fonds d’investissement. En se positionnant récemment sur Telecom Italia, le fonds américain KKR vise aussi directement la valeur cachée du réseau à très haut débit de l’opérateur italien.
Les ambitions de Patrick Drahi sur BT quelques semaines après l’annonce du projet de KKR sur Telecom Italia démontrent la nouvelle attractivité du secteur des télécoms, très peu valorisé en Bourse malgré des actifs rentables sur le long terme. Même les opérateurs historiques ne sont plus considérés comme des vaches sacrées. En ouvrant en 2016 des discussions avec Orange pour lui vendre sa filiale de télécoms, Bouygues avait proposé un montage qui lui aurait permis de devenir l’actionnaire de référence de l’opérateur historique. L’Etat a sérieusement réfléchi avant de décliner la proposition. Sa réaction serait-elle la même cinq ans plus tard, alors que la valeur d’Orange a chuté depuis de 40%... ?
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