Rémunérations, l’exception bancaire
Bien des frontières se sont déplacées en dix ans dans la finance, comme le répètent à l’envi les premiers intéressés. L’avalanche de réglementations, les mutations technologiques et l’irruption de nouveaux acteurs ont ébranlé les modèles économiques qui paraissaient les plus solides ; l’écart de rentabilité et de valorisation boursière s’est creusé entre groupes américains et européens ; des pans entiers d’activité ont migré.
Un élément, en revanche, ne change pas : l’exception bancaire en matière de rémunérations. Il fait toujours bon travailler dans la finance, du moins dans ses métiers de gros, comme le montre notre grande enquête annuelle (lire le dossier page 20). La modération dont les banques françaises font preuve envers leurs traders et leurs vendeurs demeure toute relative. Quel autre secteur peut se targuer d’avoir versé, en moyenne, une part variable de plus de 300.000 euros à ses meilleurs éléments au titre de l’exercice écoulé ? Chez quels autres grands noms de l’industrie et des services trouverait-on chaque année plusieurs centaines de salariés élevés au rang de millionnaires, sans être actionnaires significatifs de leur entreprise ? Et encore ne parle-t-on là que des employeurs les plus régulés, soumis au plafonnement des bonus et à la surveillance de leur tutelle. Dans les sphères du shadow banking, la fête bat son plein. Si la finance fait moins rêver aujourd’hui les diplômés des grandes écoles d’ingénieurs et de commerce, davantage séduits par les sirènes des Gafa ou des start-up, elle n’en conserve pas moins, grâce aux packages qu’elle verse, un formidable pouvoir d’attraction.
En des temps très récents, la publication de ces montants aurait provoqué une tempête médiatique et déclenché les diatribes des responsables politiques de tous bords. Cette année, l’enveloppe de part variable versée à Wall Street a retrouvé ses niveaux de 2007, mais, la croissance économique aidant, une indifférence polie a accueilli la nouvelle. Attention cependant, le feu couve toujours sous la cendre. Les différences de statuts l’attisent au sein même des groupes concernés, où les gros bataillons des réseaux d’agences partagent le lot commun des restructurations. Les opinions publiques, elles, sont toujours promptes à faire l’amalgame entre profits des banques et captation d’une rente. Elles considèrent que les Etats ont nationalisé les pertes du secteur pour mieux en privatiser les profits, quand bien même il en est allé différemment en France. Qu’une nouvelle crise de la finance vienne à ébranler le monde, et aussitôt ressurgiront les questions sur son utilité sociale. Les discours les mieux rodés sur la juste rétribution des compétences, la nécessité d’attirer les talents et le financement de l’économie résisteraient mal, alors, aux tentations d’une sévère remise au pas.
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