Le célibat réussit bien à Alstom
Si Bruno Le Maire, le ministre de l’Economie, a répété hier que le blocage par la Commission européenne du projet de fusion entre Siemens Mobility et Alstom est «un mauvais choix pour l’Europe, pour l’industrie européenne, pour nos entreprises», les actionnaires du groupe français voient les choses sous un autre angle. Le cours de l’action Alstom a fini en hausse de 4,06%, à 37,66 euros, soit quasiment 7 euros de plus qu’en septembre 2017, au moment de l’annonce du projet de mariage avec Siemens.
Selon les analystes de Morgan Stanley l’officialisation du veto européen a le mérite de lever définitivement un risque de rejet, largement anticipé ces dernières semaines, et va permettre de se concentrer de nouveau sur les points forts d’Alstom. «Le risque à court terme est désormais moindre et Alstom seul fonctionne très bien», appuie Lionel Pellicier, analyste du bureau d’études indépendant AlphaValue.
Des nouvelle commandes pour cinq ans de chiffre d’affaires
Pour les analystes de Berenberg, le projet de mariage a distrait le marché ces derniers mois des perspectives de croissance du fabricant du TGV. Selon eux, le bénéfice par action d’Alstom pourrait doubler d’ici à 2025, soutenu par la croissance du carnet de commandes et l’amélioration du mix. Au cours des neuf premiers mois de l’exercice 2018-2019, qui s’achèvera le 31 mars, Alstom a accumulé 10,5 milliards d’euros de nouvelles commandes, portant son carnet à 39,7 milliards d’euros, soit un peu plus de cinq années de chiffre d’affaires.
A ce stade, rien ne permet de prédire un essoufflement du marché ferroviaire. Selon la septième édition du World Rail Market Study, réalisée en 2018 par Roland Berger pour le compte de l’Union des industries ferroviaires européennes (Unife), le marché mondial devrait croître de 2,7% en moyenne par an sur la période 2021-2023, un rythme proche de celui des dernières années. En Europe, le premier marché d’Alstom avec 44% du carnet de commandes, la croissance moyenne annuelle atteindrait 2,2%. En janvier, lors de l’annonce du chiffre d’affaires du troisième trimestre 2018-2019, la direction d’Alstom s’est dite confiante sur la capacité du groupe à continuer à dégager une croissance organique supérieure au marché.
Avec des usines ainsi chargées, Alstom ne devrait pas avoir de difficultés à faire progresser sa marge d’exploitation (Ebit) au-delà des 7% attendus pour l’exercice 2018-2019, niveau initialement visé à l’horizon 2020. Elle était de 5,8% en 2016-2017 avant l’annonce du mariage avec Siemens.
Une situation bilancielle solide
Hier, même s’il a à nouveau regretté la décision «idéologique» de la Commission européenne, Henri Poupart-Lafarge, le PDG d’Alstom, a reconnu que le groupe avait «tous les atouts» pour continuer à se développer et à «saisir des opportunités», d’autant qu’il a «la chance de bénéficier d’une situation bilancielle extrêmement solide». La vente en 2015 de la division énergie à General Electric a donné à Alstom un bilan à la hauteur des besoins d’une telle industrie, sachant que le groupe génère chaque année un cash-flow libre supérieur à 100 millions d’euros.
Au 30 septembre 2018, Alstom disposait de 1,4 milliard d’euros de liquidités brutes. Sa dette nette n’était que de 280 millions d’euros, face à 4 milliards de fonds propres. Depuis, Alstom a encaissé 2,594 milliards d’euros provenant de la cession à General Electric de toutes ses participations dans trois co-entreprises créées en 2015 lors de la vente du pôle énergie au groupe américain.
Dividende exceptionnel ou rachats d’actions
Henri Poupart-Lafarge a indiqué hier que le groupe travaillerait à la définition d’une nouvelle route stratégique, avec «une allocation appropriée du capital». Le mariage avec Siemens était l’occasion de reverser une partie des milliards d’euros reçus de GE, via un dividende exceptionnel de 4 euros par action, soit 893 millions d’euros au total. Ce versement était conditionné à la réussite du mariage mais rien n’empêche Alstom de soumettre à sa prochaine AG une résolution autorisant un dividende exceptionnel.
Des analystes n’excluent pas non plus des rachats d’actions. Une opération qui permettrait à Bouygues, premier actionnaire d’Alstom avec 28% du capital, de s’alléger. Réalisé par fusion, le mariage avec Alstom aurait permis à Bouygues de descendre à 14% du capital d’un groupe plus gros et de faciliter ainsi sa sortie sur le marché. Hier, Bouygues a réaffirmé son rôle d’«actionnaire de référence» d’Alstom et s’est dit «confiant dans son avenir».
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