Jean-François Fallacher : «La constellation d’Eutelsat est un actif souverain essentiel»
Le nouvel Eutelsat est en orbite. L’opérateur satellitaire a annoncé vendredi le succès de sa recapitalisation, qui lui a permis de lever un montant total de 1,5 milliard d’euros après la réalisation de deux augmentations de capital.
Cette vaste opération de refinancement a été effectuée en deux étapes. En novembre dernier, Eutelsat a tout d’abord réalisé une première augmentation de capital réservée d’un montant de 828 millions d’euros à un prix de 4 euros par action nouvelle, dont 551 millions d’euros ont été souscrits par l’Etat français via l’Agence des participations de l’Etat (APE), 30 millions d’euros par Bharti Space Limited, 90 millions d’euros par le Royaume-Uni, 100 millions d’euros par l’armateur CMA CGM et 57 millions d’euros par le Fonds stratégique de participations (FSP).
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L’Etat français premier actionnaire
Ensuite, le groupe a procédé à une seconde augmentation de capital d’un montant brut d’environ 670 millions d’euros avec maintien du droit préférentiel de souscription (DPS), à un prix de 1,35 euro par action nouvelle et souscrite par les investisseurs mentionnés ci-dessus pour leur quote-part du capital de la société après réalisation de l’augmentation de capital réservée. La demande pour cette deuxième levée de fonds s’est élevée à près de 892 millions d’euros, a souligné Eutelsat dans un communiqué.
A l’issue de l'émission, du règlement-livraison et de l’admission des actions nouvelles à la négociation sur le marché réglementé d’Euronext Paris, prévus le 16 décembre 2025, l’Etat français sera le premier actionnaire d’Eutelsat, avec une participation de 29,65% portée par l’intermédiaire de l’APE, devant Bharti Space Limited (17,88%), l’Etat britannique (10,89%), CMA CGM (7,46%) et le FSP (4,99%). La part du capital revenant au public, appelée flottant, s'établira à 29,13%. Le capital social d’Eutelsat sera composé de 1.178.308.106 actions d’une valeur nominale de 1 euro chacune.
Vendredi matin, l’action Eutelsat reculait de 8%, à 1,92 euro, faisant ressortir une capitalisation boursière de 1,43 milliard d’euros.
Dans un entretien accordé à l’agence Agefi-Dow Jones, Jean-François Fallacher, le directeur général d’Eutelsat, souligne l’importance de cette recapitalisation. A cette occasion, le dirigeant a aussi fait le point sur la place du groupe dans la souveraineté numérique européenne.
Nous serions heureux d’entamer des discussions avec d’autres Etats européens
Quelle utilisation sera faite des fonds qu’Eutelsat vient de lever ?
Jean-François Fallacher: Grâce à cette recapitalisation, les investissements d’Eutelsat nécessaires à la croissance de ses activités sont financés jusqu’en 2030. Les fonds récoltés vont notamment permettre à l’entreprise de pérenniser sa constellation de plus de 650 satellites en orbite terrestre basse (LEO), héritée du rachat de la société britannique OneWeb en 2023. Lancés en 2019, les premiers satellites de cette constellation, qui ont le potentiel de fournir un accès rapide et abordable à internet partout dans le monde, sur terre, en mer ou dans les airs, vont entrer en fin de vie. Nous devrons commencer à les remplacer à partir de l’année prochaine pour maintenir la qualité de notre service, ce qui représente un investissement de 2 milliards d’euros. Nous avons d’ailleurs anticipé cela en commandant 100 satellites à Airbus il y a un an et nous sommes en train de lancer la commande de 340 nouveaux satellites. Aussi, le renforcement du bilan de la société nous offre la possibilité de refinancer, dans les meilleures conditions possibles, la dette à l’approche d’importants remboursements prévus en 2027 et de levée de nouveaux financements. En abordant le marché de la dette avec un meilleur profil financier, Eutelsat va également réduire ses frais financiers.
Avec le renforcement du poids des Etats français et anglais à son capital, le groupe est-il devenu un outil de «soft power» pour garantir la souveraineté numérique de l’Europe ?
Jean-François Fallacher : Je le pense. Les responsables politiques européens ont compris que notre constellation était un actif souverain essentiel lorsqu’Elon Musk a menacé en mars dernier de désactiver en Ukraine les services de connectivité de la constellation Starlink de son entreprise SpaceX. Eutelsat possède à ce jour la seule constellation LEO européenne, qui a déjà nécessité plus de 7 milliards d’euros d’investissements depuis 2019, et c’est pourquoi la présence des Etats français et anglais à son capital et au sein de ses organes de gouvernance est primordiale. Nous avons besoin du soutien des Etats européens pour maintenir nos services de télécommunications dans 180 pays, comme SpaceX a reçu le support de l’Etat américain pour se développer. D’autant que la concurrence va s’intensifier. Amazon prévoit de lancer au début de l’année prochaine ses premiers satellites en orbite basse, avant que la Chine ne se dote rapidement de sa propre constellation LEO. C’est pourquoi nous serions heureux d’entamer des discussions avec d’autres Etats européens.
Comment Eutelsat se différencie de Starlink ?
Jean-François Fallacher : OneWeb, la constellation LEO d’Eutelsat a été conçue pour satisfaire les besoins très spécifiques des grandes entreprises et des gouvernements en matière de connexion à haut débit grâce à des satellites en orbite basse. Ce marché devrait croître de 23% par an en moyenne d’ici à 2033, pour atteindre une valeur d’environ 11 milliards de dollars en fin de période. Nous comptons accroître notre part de marché sur ce segment, qui se situe autour de 10% aujourd’hui, plutôt que d'être actif sur le segment du grand public privilégié par Starlink pour sa constellation. En quelques mots: nous distribuons des offres sur mesure et des garanties de services à des personnes morales de droit public ou privé, tandis que Starlink vend surtout des offres à des clients particuliers. C’est ce qui nous différencie stratégiquement de notre principal concurrent.
A côté de sa flotte de satellites LEO, Eutelsat possède 34 satellites géostationnaires, principalement dédiés aux services de télévision, dont le marché est en perte de vitesse. Quel est l’avenir de ces activités au sein de l’entreprise ?
Jean-François Fallacher : Beaucoup d’acteurs ne possèdent qu’une flotte de satellites géostationnaires et font face à un marché en décroissance structurelle. A terme, ces opérateurs satellitaires vont devoir se poser des questions sur leur stratégie et cela pourrait donner lieu à des opérations de concentration.
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Beyrouth - L’armée israélienne a poursuivi mardi ses frappes au Liban, tuant dans le sud 13 personnes, qui viennent s’ajouter aux 380 morts depuis l’instauration du cessez-le-feu le 17 avril, selon les autorités. Alors que le Liban se prépare à de nouvelles négociations avec Israël jeudi à Washington, le chef du Hezbollah pro-iranien, qui s’y oppose fermement, a affirmé que le désarmement de sa formation ne faisait pas partie des discussions et a promis de transformer «en enfer» la bataille avec l’armée israélienne. Celle-ci a indiqué avoir conduit une opération dans la zone du fleuve Litani et a mené mardi une frappe ayant tué deux secouristes à Nabatiyé (sud), où ils effectuaient une intervention, a annoncé la Défense civile. Le ministère de la Santé a confirmé la mort des deux secouristes qu’il a inclus dans un bilan de 13 morts, dont un soldat et un enfant, dans des frappes israéliennes ayant visé trois localités dans le sud du pays. «Une frappe sur la ville de Nabatiyé a fait cinq (morts) dont deux secouristes de la Défense civile et deux blessés», une autre dans la localité de Jebchit a fait quatre morts «dont un soldat et un ressortissant syrien», et douze blessés, et une troisième à Bint Jbeil a tué «quatre citoyens dont un enfant et une femme», et blessé deux autres, a indiqué le ministère. «Depuis le cessez-le-feu, 380 personnes ont été tuées et 1.122 blessées», a annoncé plus tôt le ministre de la Santé, Rakan Nassereddine, faisant état de 108 personnels de santé et secouristes tués depuis le début de la guerre. Plus de quatre enfants ont été tués ou blessés chaque jour en moyenne durant les 25 premiers jours de la trêve, a indiqué l’ONG Save The Children. Au total, les frappes israéliennes ont tué 2.882 personnes depuis le début de la guerre, dont 200 enfants, selon le ministère de la Santé. D’après le Hezbollah, ce bilan inclut ses membres tués. Le mouvement chiite a entraîné le Liban dans la guerre régionale en attaquant Israël pour venger la mort du guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, tué au premier jour de l’offensive israélo-américaine contre Téhéran, le 28 février. Israël a répondu en menant des frappes massives et une opération terrestre dans le sud. «Nous ne nous rendrons pas» Beyrouth a demandé aux Etats-Unis de faire pression sur leur allié israélien pour qu’il mette fin à ses frappes. Le Hezbollah a revendiqué de nouvelles attaques contre des positions militaires israéliennes, y compris en Israël, aux frontières avec le Liban. «Nous ne nous rendrons pas», a affirmé le chef de l’organisation, Naïm Qassem. «Les armes et la résistance ne concernent personne hors du Liban (...) C’est une question libanaise intérieure qui ne fait pas partie des négociations avec l’ennemi», a-t-il ajouté. Dans un communiqué annonçant la reprise des négociations jeudi, le département d’Etat américain avait affirmé que la paix entre le Liban et Israël «dépendait du rétablissement complet de l’autorité de l’Etat libanais (sur son territoire) et du désarmement total du Hezbollah». Washington fait pression pour que les discussions aboutissent à un accord de paix, alors que Beyrouth veut d’abord consolider le cessez-le-feu et obtenir le retrait d’Israël du Liban. Après l’entrée en vigueur de la trêve, l’armée israélienne a établi en territoire libanais une «ligne jaune» à une dizaine de km de la frontière. Elle a indiqué mardi qu’au cours de la semaine écoulée, ses soldats avaient mené une «opération spéciale visant à retirer des infrastructures terroristes dans la zone du Litani». Interrogée par le bureau de l’AFP à Jérusalem, l’armée israélienne a indiqué ne pas pouvoir confirmer si les soldats avaient franchi le fleuve Litani, à une trentaine de km de la frontière, mais a publié des photos montrant des soldats marchant sur un pont le traversant. © Agence France-Presse