Une Europe du Brexit à la carte
Le raz-de-marée n’a pas eu lieu. Cinq ans après le référendum britannique sur le Brexit et avec six mois de recul sur sa pleine entrée en vigueur, Londres échappe encore à l’hémorragie d’activités et de talents. C’est plutôt un lent goutte-à-goutte qui menace d’appauvrir sur la durée la place financière anglaise au profit de ses rivales continentales. Beaucoup avaient prévu le mouvement de spécialisation par lequel chaque capitale joue de ses forces et des faiblesses de ses voisines. A Amsterdam, le trading ; à Luxembourg et à Dublin, la domiciliation et l’administration des fonds d’investissement ; à Francfort, les têtes de pont juridiques de groupes qui recherchent la proximité de la banque centrale. Paris, riche d’un écosystème de grandes entreprises, d’intermédiaires et d’investisseurs sans équivalent en Europe, a su pour sa part accrocher de beaux noms à son tableau de chasse, JPMorgan et Goldman Sachs en tête.
Le mérite du Brexit est d’avoir réveillé un continent qui s’accommodait de vivre dans l’ombre de la City. Singulièrement en France, où la finance est passée dans les discours officiels du rang d’ennemie à celui de secteur stratégique et pourvoyeur d’emplois qualifiés. Mais c’est une Europe à la carte qui fait face aujourd’hui au Royaume-Uni. La désunion des marchés de capitaux y est frappante. Le grand projet lancé en 2016 par le commissaire britannique Jonathan Hill, un Remainer qui avait démissionné sitôt les résultats du vote connus, reste en chantier. Il aura fallu une pandémie pour assister depuis à la seule avancée en matière d’intégration financière dans l’Union : la mise en place du Fonds de relance aux capacités d’emprunt massives, dont la pérennisation permettrait de créer un actif refuge pour la zone euro. Pour le reste, qu’il s’agisse de conserver ses licornes ou d’attirer des Spac, chacun joue sa partition.
Or Londres est loin d’avoir abdiqué. Ayant fait le deuil d’un passeport européen et d’équivalences pour ses services financiers, la City entreprend méthodiquement d’adapter sa réglementation à ses besoins. Elle divergera peu à peu du socle européen pour reprendre le contrôle de son environnement, accomplissant ainsi la logique du Brexit. Place financière mondiale, c’est à New York que la capitale britannique se mesure, et à juste titre puisqu’une partie des flux qu’elle traitait sur les produits dérivés ont traversé l’Atlantique après le 1er janvier. On connaît l’efficacité de ses lobbyistes et de ses juristes, qui ont façonné une bonne partie de la réglementation financière européenne. Les succès enregistrés ces derniers mois ne doivent donc griser personne. L’Union européenne ne pourra laisser longtemps l’union de ses marchés de capitaux en friche.
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