Tenir la promesse d’équité
De toutes les réformes prévues par le quinquennat Macron, aucune n’est aussi complexe et potentiellement explosive que celle des retraites. Le passage d’un système pluriel à un régime universel par points, fondé sur la promesse des mêmes droits pour tous et pour chaque euro cotisé, engagera le pays dans un chantier titanesque. C’est bien cette demande d’équité qui a légitimé dès son origine l’engagement de campagne, dont l’aboutissement sera la disparition de régimes spéciaux considérés par beaucoup de salariés comme des privilèges exorbitants du monde ancien. Il reste que la construction d’une maison de retraite unique en lieu et place des 42 régimes existants ne garantit pas en soi la justice sociale : le système actuel mélange des dispositifs relevant de la solidarité nationale, comme le minimum vieillesse, qui auraient vocation à être financés par l’impôt (lire page 25) et d’autres de nature purement assurantielle. Et à l’heure du grand saut, les Français n’auront qu’une question en tête : seront-ils moins bien lotis dans le nouveau régime alors qu’ils ont commencé à acquérir des droits dans le système actuel ? C’est toute la crainte des caisses complémentaires de retraite, qui soupçonnent l’Etat de vouloir faire main basse sur leurs réserves.
Pour s’assurer du soutien le plus large possible, l’Etat a engagé une vaste concertation sous la houlette de Jean-Paul Delevoye (lire L’Entretien page 6). Légitime dans son principe, cette réforme l’est donc aussi dans sa méthode.
Le Haut-commissaire a joué le jeu pendant plus d’un an. D’où sa légitime exaspération devant la « polyphonie gouvernementale » des dernières semaines, comme il l’a qualifiée lui-même. Si Jean-Paul Delevoye explique dans ces colonnes que « nous aurons besoin de l’intelligence de tout le monde », ses espoirs ont dû être déçus par la polémique persistante sur le report de l’âge légal de départ à la retraite à 62 ans. La confusion actuelle, inutilement angoissante pour l’opinion publique, rappelle la valse-hésitation sur les pensions de réversion, qui avait menacé l’an dernier de faire dérailler la concertation à peine celle-ci engagée.
Ces déclarations contradictoires contribuent grandement à dilapider le capital de confiance dont jouissaient les promoteurs de la réforme. Le feuilleton des 62 ans donne aux partisans du statu quo tout le loisir de réarmer contre un projet qui bouscule leurs prébendes. Derrière ces attaques, on sent aussi poindre chez certains membres de la majorité la volonté de torpiller un chantier dont le calendrier a déjà été décalé au-delà des élections européennes. Trop long à mener, trop coûteux, trop intempestif dans cette France de 2019 qui digère les conclusions du « grand débat » : les alibis ne manquent pas pour un enterrement de première classe. La pauvreté des contre-propositions avancées ne fait pourtant que renvoyer aux réformes paramétriques et strictement budgétaires qui ont échoué, l’une après l’autre, à garantir l’équilibre durable du financement des retraites. Il est temps pour l’exécutif de mettre fin à la cacophonie et d’affirmer enfin ses choix.
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