Robin des bois et l’épargnant
Un nouveau Robin des bois sévit aux Etats-Unis. Il ne prend pas aux riches pour donner aux pauvres, mais pourrait bien détrousser les particuliers trop gourmands au profit des fins connaisseurs des mécanismes boursiers. Le succès impressionnant de l’application Robinhood, qui permet aux Américains d’acheter et de vendre des actions gratuitement à partir d’un téléphone mobile, symbolise les excès, à la hausse comme à la baisse, des marchés financiers de ce printemps pas comme les autres.
Une nouvelle génération d’investisseurs s’est ainsi ouvert les portes de Wall Street, en attendant d’accéder aux autres places. Ils sont jeunes, rompus à l’usage des dernières technologies, connectés à l’information en temps réel et aux gourous des réseaux sociaux, bien loin du petit agent des impôts à la retraite et dépassé par la spéculation que Jean Carmet campait dans Le Sucre. Ils sont prêts, surtout, à prendre tous les risques. Ces dernières semaines, ces épargnants au cœur bien accroché ont jeté leur dévolu, avec un flair certain, sur les entreprises les plus mal en point de la cote, les penny stocks dont les prix peuvent varier du simple au double, et inversement, en quelques minutes. L’une de ces entreprises, Hertz, a senti le coup. Le loueur de véhicules, en faillite, se proposait de vendre les actions qu’il détient en autocontrôle, alors même que la valeur de ces titres a de fortes chances d’être réduite à zéro une fois la dette du groupe restructurée. Le risque étant inscrit noir sur blanc dans la documentation de l’opération, celle-ci a reçu le feu vert de la justice américaine, avant d'être abandonnée in extremis sous la pression du gendarme boursier.
Si les investisseurs veulent acheter à leurs risques et périls et en connaissance de cause, pourquoi les en priver ? Les boursicoteurs ne sont pas nés avec la dernière pandémie, la spéculation sur les valeurs illiquides ou à la casse non plus, et le procédé est légal. L’aberration Hertz traduit cependant un mouvement bien ancré dans le monde ancien, consistant à passer le mistigri à l’investisseur particulier, qui a une fâcheuse tendance à parier ses économies en haut de cycle. C’est vrai aujourd’hui pour les actions. Ce pourrait être aussi le cas, demain, d’autres actifs aux perspectives de rendement amputées par la crise économique, comme la dette privée d’entreprise ou l’immobilier commercial, qu’il serait tentant de loger dans des contrats d’assurance-vie ou autres enveloppes fiscales avantageuses, au nom de la quête de rendement et du soutien de l’épargnant à la reprise économique. Deux objectifs louables, pour peu qu’ils ne servent pas d’alibi à un guet-apens en forêt de Sherwood.
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