La Fed s’apprête à remonter ses taux
La réunion du Comité de politique monétaire de la Fed (FOMC) de jeudi devrait, comme annoncéle 26 janvier et répété par Jerome Powell le 2 mars, aboutir à une première hausse des taux Fed funds de 0,25 point de base (pb), à 0,50% pour le haut de la fourchette. Avant même la guerre en Ukraine, certains estimaient peu probable que ce FOMC «recomposé» avec quatre nouveaux membres votants plus restrictifs (Loretta Mester, Kenneth Montgomery, Esther George, James Bullard) décide d’une hausse de 50 pb sans attendre que le Board ne soit au complet. Les sénateurs républicains n’ont toujours pas voté les mandats officiels de Jerome Powell, Lael Brainard (reconduits à titre temporaire), Lisa Cook, Philipp Jefferson et surtout Sarah Bloom Raskin dont ils bloquent la candidature à la supervision bancaire.
Depuis, l’US Bureau of Labor Statistics (BLS) a publié une inflation record de 40 ans (7,9%) et l’invasion russe a plongé l’économie mondiale dans une incertitude qui ne peut laisser insensibles les banquiers centraux, même si l’économie américaine est assez peu touchée pour l’instant.
Inflation et incertitude
Une hausse de 25 pb fait consensus et serait une décision «cohérente» avec la progression continue de l’inflation pour la plupart des observateurs. «Elle marque la vigilance de la Réserve fédérale face aux effets de second tour tant sur les salaires que sur les prix des produits, alors que les entreprises ont gagné un ‘pricing power’ important selon le dernier Beige Book», indique Franck Dixmier, directeur des gestions obligataires d’Allianz GI, pour qui la Fed a raté des fenêtres d’intervention en 2021.
Outre 2% d’inflation provenant des prix des matières premières, «près de 3% d’inflation ‘core’ proviennent de la hausse des salaires et presque autant de la hausse des marges bénéficiaires des entreprises qui, par manque de concurrence ou opportunisme, ont augmenté les prix plus que nécessaire, ce qui est un comportement nouveau», lance Patrick Artus, directeur de la recherche économique de Natixis pour expliquer les différences avec la zone euro.
La Fed se doit évidemment de réagir aux anticipations d’inflation. Sur les marchés obligataires, les points morts d’inflation (breakeven) sont passés à plus de 4,60% à deux ans et valorisent encore au moins sept hausses de taux cette année. Du côté des consommateurs, le moral mesuré par l’université du Michigan a chuté à un plus bas de 11 ans (59,7) à cause de la baisse de pouvoir d’achat. «Nous pensons que l’effet de l’inflation sur le consommateur américain est un peu sous-estimé et que la Fed ne pourra pas conduire toutes les hausses de taux imaginées», poursuit Patrick Artus, rappelant que l’inflation repasse souvent au second plan en temps de guerre. «Nous sommes assez d’accord, et il sera pour cela très intéressant d’observer si les prévisions (dot plots) des membres du FOMC sont aussi restrictives que celles des marchés, peut-être un peu surévaluées alors qu’on a encore très peu de visibilité sur la croissance au second semestre», ajoute Nicolas Forest, directeur des gestions obligataires de Candriam. Ce dernier évoque aussi les enjeux politiques autour du prix du pétrole au moment où commencera la «driving season», la saison des vacances.
Sept hausses de taux en 2022 ?
Goldman Sachs a révisé sa prévision de croissance moyenne de 3,1% à 2,9% pour les Etats-Unis en tenant compte de l’effet des prix de l’énergie sur l’inflation (5,3% en moyenne au final), tout en maintenant ses prévisions de sept hausses de taux pour 2022. Mais la banque prévoit que les membres du FOMC n’en indiqueront que six grâce à leur idée plus précise sur la réduction du bilan (tightening) de la banque centrale. «Il sera en effet intéressant de voir dans les ‘dot plots’ le rythme de hausse des taux que la Fed pourrait tenir cette année. Compte tenu de l’incertitude ambiante, on peut penser qu’une remontée à petite vitesse sera préférée afin d’éviter de faire machine arrière : taper sur la croissance pourrait être une erreur de politique monétaire. L’inflation redeviendra une priorité si la guerre ne s’éternise pas », confirme Patrice Gautry, chef économiste au sein de l’UBP. Pour lui aussi, l’économie américaine serait surtout touchée par une petite baisse des exportations vers l’Europe, ce qui impliquerait une baisse de plus de 30 pb de croissance mais pas forcément beaucoup plus pour l’instant.
Il n’y a rien à attendre du côté budgétaire : «Les Etats-Unis, comme la zone euro d’ailleurs, ont retrouvé un niveau de chômage similaire à celui d’avant-crise, et l’administration n’aura pas de raison d’intervenir tant que l’emploi n’est pas attaqué», poursuit Patrice Gautry.
Les observateurs s’attendent aussi à ce que la Fed donne plus d’indications, à défaut de décision définitive, sur la façon dont elle envisage le «tightening» par arrêt des réinvestissements de son portefeuille de titres vers la fin du printemps. Cet arrêt se ferait de manière plus ou moins progressive jusqu’à un rythme d’environ 100 milliards de dollars par mois correspondant peu ou prou à la somme des bons du Trésor et des titres adossés aux prêts hypothécaires (MBS) arrivant à échéance chaque mois.
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