La Banque d’Angleterre relève son taux directeur malgré le risque de récession
Pour les grandes banques centrales, le défi actuel est de taille. Il s’agit de relever les taux pour lutter contre l’inflation tout en maîtrisant l’effet sur la croissance et en évitant de placer l’économie en récession. Mais les particularismes du Royaume-Uni, avec une inflation qui devrait dépasser les 10% au quatrième trimestre - 7% au pointage de mars qui intervenait avant la réévaluation semestrielle des factures énergétiques individuelles - et un moindre potentiel de croissance lié au Brexit, rendent la tâche plus difficile encore pour la Banque d’Angleterre (BoE).
Jeudi, elle a, comme prévu, relevé son taux directeur de 0,75% à 1%, un plus haut depuis 2009, tout en reconnaissant que l’économie britannique devrait fortement ralentir au cours de la première moitié de sa période de projection. Six des neuf membres du Comité (MPC) se sont prononcés en faveur de cette hausse d’un quart de point, Michael Saunders, Jonathan Haskel et Catherine Mann ayant voté pour une hausse de 50 points de base (pb). Le MPC a aussi confirmé sa décision de février de mettre fin aux réinvestissements sur les obligations d’entreprises détenues à son bilan (20 milliards de livres sur un total de 867 milliards avec les obligations d’Etat), et envisage un programme de cession active une fois le taux directeur à 1%.
La BoE avance qu’«un certain degré de resserrement supplémentaire de la politique monétaire pourrait encore être approprié dans les mois à venir», mais avec des hausses de taux «modestes». Les marchés de swaps anticipent encore 4 hausses de 25 pb lors des quatre prochains meetings (jusqu’à 2% en novembre), puis encore deux autres en 2023 (jusqu’à 2,5%). «Les fluctuations des votes au sein du MPC rendent les prévisions difficiles. De toute évidence, il existe des désaccords sur la manière de faire face à une inflation qui atteindra 10% cette année», remarque Derek Halpenny, directeur de la recherche chez MUFG, rappelant que 2 membres du MPC se sont dits en désaccord avec les orientations autour du resserrement à venir. Son collègue Henry Cook, économiste UK dans la même société, s’attend à ce que les prévisions du marché soient revues à la baisse, ne tablant plus lui-même que sur une seule hausse de taux entre juin et août compte tenu du risque de ralentissement brutal l’économie.
Autorégulation par les salaires réels ?
La banque centrale s’inquiète des effets de la flambée des prix de l’énergie liée à la guerre en Ukraine, prévoyant que le taux d’inflation britannique atteindra son pic après celui des autres grandes économies. En Grande-Bretagne, le mécanisme de plafonnement des prix de l'énergie décale dans le temps la répercussion de leur hausse sur les ménages. La Banque d’Angleterre estime ainsi que le prix de l'électricité pour les particuliers augmentera de 40% en octobre après la hausse de 54% observée en avril. Elle craint également l’impact des restrictions sanitaires chinoises, qui pourrait augmenter davantage les perturbations des chaînes d’approvisionnement et les pressions inflationnistes.
«La politique monétaire doit naviguer sur une voie étroite entre les risques accrus d’une inflation élevée et d’un marché du travail tendu d’une part, et le nouveau coup porté à l’activité par la réduction des revenus réels d’autre part (...). Je reconnais les difficultés que cela causera aux ménages britanniques, en particulier ceux à faible revenu», a déclaré le gouverneur Andrew Bailey, ne cachant pas le caractère potentiellement autorégulateur de l’appauvrissement des ménages.
Dans ses nouvelles projections économiques, l’institution a maintenu sa prévision de croissance à +3,75% pour 2022 (avec une baisse de -0,9% au T4) et, sans prévoir de récession technique sur deux trimestres consécutifs, elle s’attend désormais à une contraction de l’économie de -0,25% en 2023 (au lieu de +1,25% auparavant), puis à une faible croissance de +0,25% en 2024 (au lieu de +1,0%). L’inflation aboutirait à 9,1% en 2022, 6,6% en 2023, 2,1% en 2024, et seulement 1,3% en 2025, tandis que le taux de chômage remonterait sensiblement, de 3,6% en 2022 à 5,5% en 2025.
Le risque d’une récession au Royaume-Uni commençait à susciter de la nervosité sur les marchés depuis deux semaines. «La confiance des consommateurs a déjà atteint des niveaux de récession (-38 en avril soit un plus bas depuis juillet 2008 qui devrait faire chuter les ventes au détail, ndlr). Les salaires réels devraient diminuer de 4% en 2022, une des pires réductions depuis la Seconde Guerre mondiale. Et la confiance des entreprises s’affaiblit lentement – mais sûrement – au milieu des pressions croissantes sur les coûts et des marges d’exploitation en baisse», résume Sanjay Raja, économiste chez Deutsche Bank, pas certain que les ménages puiseront dans les 180 milliards d’«épargne Covid» pour compenser.
Ces perspectives ajoutées à une Banque d’Angleterre plus accommodante par rapport aux banques centrales plus restrictives présenterait même une «combinaison toxique» pour la livre sterling, qui a perdu plus de 2% à 1,23 dollar et 0,85 face à l’euro jeudi.
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