La faillite de l’équipementier First Brands éclabousse les fonds de dette
L’essor inexorable du crédit privé n’ira pas sans cuisantes déconvenues. La chute soudaine de l’équipementier automobile américain First Brands Group (FBG) pourrait bien constituer l’un des plus gros sinistres de l’histoire des fonds de dette. Dimanche 28 septembre, la firme basée dans l’Ohio s’est placée sous la protection de la loi sur les faillites, le Chapter 11, en annonçant un passif de 10 à 50 milliards de dollars. Parmi ses créanciers, figurent de nombreux fonds de crédit privé qui ont financé la cascade de sociétés du groupe.
Fondé et contrôlé par Patrick James, un homme d’affaires discret né en Malaisie, FBG a connu une croissance rapide grâce à des acquisitions financées sur le marché des loans. Noté en catégorie junk, non coté, il porte notamment 3,9 milliards de dollars (3,3 milliards d’euros) et 641 millions d’euros de prêts first lien, et 540 millions de dollars de prêts second lien. Mais le fabricant d’essuie-glaces et de bougies s’appuyait aussi sur des concours hors bilan : l’affacturage, c’est-à-dire le financement de ses créances clients, et la supply chain finance ou affacturage inversé, qui permet à ses fournisseurs de se faire payer directement auprès des banques.
Le rôle de l’affacturage inversé
En juillet, le groupe a voulu refinancer l’intégralité de sa dette, mais s’est heurté aux réticences d’investisseurs devenus subitement plus regardants. Sa chute a pris tout le monde de court. Début septembre, ses prêts traitaient encore à un niveau proche du pair. Le 26 septembre, les loans de premier et de second rang s’échangeaient respectivement à 36% et 10% du nominal.
Dans le document remis auprès du tribunal des faillites, et qui ne concerne que ses sociétés de droit américain, First Brands recense près de 8 milliards de dette. Trois noms de créanciers se détachent : Evolution, engagé pour 230 millions de dollars, CarVal, une filiale d’AllianceBernstein, pour 160 millions, et Aequum, pour 77 millions. Trois fonds de crédit, le premier étant dédié au financement du besoin en fonds de roulement.
Au total, on retrouve dans la liste des 30 premiers créanciers non sécurisés une bonne moitié d’acteurs exposés à des lignes d’affacturage et surtout de supply chain finance, dont CIT Group, Pemberton Capital et Nomura. Y figure aussi, pour 116 millions de dollars d’exposition, le hedge fund O’Connor. Sa maison mère n’est autre qu’UBS, qui chercherait depuis le printemps à s’en séparer. Ironie de l’histoire, le scandale Greensill, autre spécialiste de l’affacturage, avait contribué à la chute du grand concurrent de la banque helvétique, Credit Suisse.
A lire aussi : GREENSILL - L’affacturage inversé à contre-emploi
Apollo du bon côté
S’il est toujours délicat de tirer des généralités à partir d’un cas particulier, First Brands sonne comme un rappel à l’ordre pour une industrie de la dette privée passée de zéro à 2.500 milliards de dollars d’actifs en 25 ans, selon la Banque des règlements internationaux. L’appât du gain a-t-il conduit ses prêteurs à l’imprudence ? Financer le groupe rapportait des marges juteuses, de 14% par exemple au-dessus des taux à 3 mois, si l’on en croit le rapport à fin 2024 du fonds Credit Opportunities de CarVal. Soit un coupon de près de 19% pour une dette à court terme.
De quoi faire oublier une gouvernance opaque, une structure juridique complexe et de vieilles accusations de fraude, finalement réglées à l’amiable, entre Patrick James et des fonds créanciers. Par ailleurs, le recours à l’optimisation du besoin de fonds de roulement est tentant pour les sociétés endettées qui cherchent à minorer leur levier, comme on l’a vu dans d’autres dossiers tels Atos en France. Même si Fitch rappelait la semaine dernière, en dégradant la note de l’équipementier, que l’agence «inclut dans ses calculs de dette et de levier les opérations de factoring hors bilan et une partie du financement de la chaîne d’approvisionnement».
D’autres acteurs de la dette privée avaient au contraire flairé les ennuis de First Brands. Apollo, pourtant placé par la société sur une liste noire de fonds ayant interdiction d’échanger ses loans, aurait trouvé le moyen de parier contre la dette du groupe, selon Bloomberg. Il était bien placé pour juger de sa santé financière puisqu’il est actionnaire de Tenneco, l’un des concurrents de FBG.
Plus d'articles du même thème
-
Les marchés de capitaux s’orientent vers un millésime 2026 hors norme
Les Etats-Unis, alimentés par les cotations et des levées de fonds historiques dopées à la tech, dominent plus que jamais le marché mondial des capitaux qui progresse de 62 % à 610 milliards d’euros. En Europe, les IPO peinent à transformer l’essai. Les convertibles signent leur résurrection. -
Fonds européen de défense : transformer une complexité en avantage industriel
Faire de cet outil européen, puissant mais exigeant, un avantage industriel réellement accessible aux entreprises, et notamment aux PME, impose d'en maîtriser la logique, estiment Solenne Desprez-Braun et Serge Monturet, du cabinet F.Initiatives. -
Abivax confirme son statut de biotech française préférée de Wall Street
La société a levé 800 millions de dollars aux Etats-Unis via l'émission de nouveaux certificats de dépôt qui ne pèsent pas sur le cours de l'action en dépit de la décote offerte.
ETF à la Une
KBC AM dévoile trois ETF Ucits
- Scor indemnisera Covéa à hauteur de 488,3 millions de dollars dans le cadre d'une procédure d'arbitrage
- Kering se retrouve sous pression en Bourse avec la montée des doutes d'analystes
- Schneider Electric, Saint-Gobain, L'Oréal : trois modèles d'ambitions du CAC 40 en Inde
- La finance italienne pourrait perdre l'un de ses principaux investisseurs
- Les cinq motifs d’inquiétude sur la bulle IA
Contenu de nos partenaires
-
Têtes d'afficheRenaissance, LR, Modem... ces élus qui seront au meeting d'Edouard Philippe
Pour son grand meeting du 5 juillet, le maire du Havre espère attirer des parlementaires du bloc central et de la droite. Une démonstration de force observée de près par ses concurrents -
TribunePas de souveraineté sans progrès partagé – par Stéphane Israël
Face à l’essor de l’intelligence artificielle et du numérique, la France doit choisir entre un isolement illusoire et une souveraineté fondée sur un progrès partagé et contrôlé au cœur de l’Europe -
Décrue« Les supertankers sont pleins à ras bord » : pourquoi les cours du brut rechutent
Contre toute attente, les cours du Brent ont déjà effacé la « prime de guerre » déclenchée par les premiers bombardements de l'Iran fin février, alors même que les tensions géopolitiques restent vives et que le détroit d’Ormuz demeure sous surveillance.