Banque d’investissement : l’automne des recrutements
Dans les banques d’investissement (BFI) mondiales, la rentrée promet d’être tendue. Après la frénésie de ces deux dernières années, les géants de Wall Street et la plupart de leurs alter ego européens ont souffert en 2022 du ralentissement du rythme des introductions boursières et de l’effondrement des opérations de fusions-acquisitions (M&A). Les revenus de trading et de banque d’investissement de neuf des principales banques d’affaires mondiales* ont ainsi reculé de 7 % en glissement annuel au deuxième trimestre, avec quelques grands écarts : de +6 % pour Citi à -44 % pour Credit Suisse, selon des calculs de Jefferies.
D’ores et déjà, les observateurs notent la singularité de cette crise. « Brutalement mises à l’arrêt durant le Covid, les banques ont, à l’inverse, poursuivi leurs activités durant la guerre en Ukraine avant de ralentir fortement, explique Stéphane Rambosson, directeur général et co-fondateur du cabinet d’executive search Vici Advisory à Londres. Ces établissements ont vu rapidement que l’effet de la guerre sur les valorisations des actions avait un impact sur les fusions-acquisitions et sur le financement. » Au-delà des résultats du premier semestre, le message véhiculé par ces banques ne laisse rien augurer de bon : les conditions de marché restent difficiles et les perspectives économiques plus qu’incertaines.
Il n’en a pas fallu davantage pour que les hypothèses de licenciements se multiplient. Credit Suisse, qui compte plus de 51.000 salariés dans le monde, envisagerait ainsi de supprimer environ 5.000 emplois dans l’ensemble du groupe, selon des informations de Reuters début septembre. La banque helvétique n’a pas fait de commentaires, se bornant à indiquer qu’une mise à jour de son plan stratégique interviendrait le 27 octobre prochain, date de publication de ses résultats trimestriels. Les six principales banques américaines, qui ont recruté près de 60.000 salariés entre le début de 2020 et le milieu de 2022, ne seraient pas à l’abri d’un retour de bâton. « Il est fort probable que l’on assiste à un écrémage de plus de 5 % des effectifs dans un grand nombre de maisons avant le versement des bonus, et cela dès septembre ou octobre cette année », estime Stéphane Rambosson. Dans une étude publiée début août, le cabinet d’études américain Johnson Associates anticipe une baisse des rémunérations variables à Wall Street. Les banquiers travaillant dans la souscription de titres – underwriting securities – seraient ainsi confrontés à des réductions de bonus de l’ordre de 40 % à 45 % – voire plus ! – tandis que les conseillers en fusions-acquisitions risquent aussi de voir les leurs sabrés de 20 % à 25 %.
Pour l’heure, les cabinets de recrutement européens n’enregistrent pas d’impact sur leur activité. « Nous demeurons extrêmement actifs et les très bons éléments restent d’autant plus prisés qu’ils se raréfient, beaucoup préférant quitter la finance ou se diriger dans des fonds ou dans la fintech, poursuit Stéphane Rambosson. Cette nouvelle tendance aura peut-être un jour une incidence sur le cœur même de notre métier qui pourrait ainsi évoluer en partie vers celui d’agent. »
Contrastes
Si les professionnels observent une accalmie dans les métiers de l’equity capital markets et des introductions en Bourse, d’autres secteurs affichent en revanche leur dynamisme. « Nous continuons à être très occupés par le recrutement de managing directors dans les secteurs de la santé, des télécoms et des services financiers, explique Axel de Schietere, associé au sein du cabinet de recherche de dirigeants Heidrick & Struggles à Paris. Nous avons aussi obtenu quelques mandats pour le compte de grandes banques françaises et anglo-saxonnes en quête de directeurs stratégies M&A en interne pour faire du build-up, une tendance également particulièrement marquée dans le secteur de l’asset management. »
Directrice générale du cabinet Vendôme Associés, Corinne Oremus note aussi de son côté, outre la santé, « une demande accrue, depuis le début de l’année, y compris durant l’été, de profils très pointus dans les domaines de la tech, des infrastructures, des investissements liés à la transition énergétique ou à l’e-mobilité ».
Parallèlement, les renforcements d’effectifs dans les back et middle-offices des banques d’investissement sont aussi à l’ordre du jour. « Nous continuons à être toujours très sollicités par les BFI sur des fonctions supports, et tout particulièrement au niveau des opérations, avec de fortes demandes sur des postes réglementaires, en compliance ou encore au sein des directions financières », indique Antoine Léon, senior consultant chez Robert Walters à Paris.
Ce dynamisme se retrouve aussi dans d’autres places européennes, à l’image de Londres. « En moyenne, nous travaillons à tout moment sur dix mandats spécifiques en finance. Cette année, nous tournons plutôt autour de vingt », témoigne Scott Grundy, senior manager spécialisé en comptabilité, finance et front-office au sein du cabinet de recrutement Morgan McKinley. De nombreuses banques d’investissement n’ont pas embauché dans ces métiers pendant un certain nombre d’années et ont décidé de renverser massivement cette tendance en fin d’année dernière et cette année. »
Pour tous les postes en forte demande, front ou back-office, la guerre des talents fait donc toujours rage. « Les banques françaises continuent à avoir des difficultés à attirer les talents des banques américaines en raison de la structuration des rémunérations », observe Axel de Schietere. Les conditions de recrutement ont aussi évolué. « Les candidats ont l’embarras du choix et s’engagent sur plusieurs postes, ce qui a pour effet de faire monter les enchères », souligne Antoine Léon.
Le décalage actuel entre les indicateurs économiques et sectoriels et l’état de l’emploi dans les BFI reste néanmoins un sujet à surveiller. « Nous sommes actuellement dans la même situation attentiste que nos clients, constate Corinne Oremus. L’impact de la hausse des taux et de l’inflation sur les bilans à venir devrait permettre de donner une vision plus nette du marché du recrutement dans les prochains mois. »
*Bank of America, Citi, Goldman Sachs, JPMorgan, Morgan Stanley, Barclays, Credit Suisse, Deutsche Bank et UBS.
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Le dirigeant chinois lui a aussi promis l’achat de 200 «gros» Boeing, a-t-il dit. C’est considérable, mais moindre que la commande de 500 avions monocouloirs 737 MAX et d’une centaine de gros porteurs (787 Dreamliner et 777) évoquée par la presse depuis des mois. La Chine est un partenaire stratégique et économique primordial pour l’Iran qui lui destine la grande majorité de ses exportations de pétrole. Elle est directement touchée par la quasi-fermeture, sous l’effet des blocus iranien et américain, du détroit d’Ormuz par lequel transite une grande part de ses acquisitions d’hydrocarbures, d’Iran mais aussi d’autres pays du Golfe. L’Iran a annoncé jeudi, en plein sommet pékinois, que ses forces avaient autorisé le passage de plusieurs navires chinois. Washington voudrait voir Pékin user de son influence sur Téhéran pour contribuer à une sortie de crise dans le Golfe. 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