A la Société Générale, Slawomir Krupa se prépare à la taylorisation des banques
Le directeur général livre sans détour sa vision de l’avenir du secteur dans un podcast interne. Suprématie des fonds de crédit, sous-traitance des dépenses technologiques, prime au leader sur l’IA : les changements esquissés sont radicaux.
La société Générale est présente dans une soixantaine de pays
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Slawomir Krupa est économe de sa parole dans les médias. Il l’est moins auprès des salariés et des clients de la Société Générale. Le directeur général de la banque française vient de livrer dans un podcast interne, 2050 Investors, réalisé à l’occasion du 160e anniversaire du groupe, sa vision du secteur dans les années à venir. Et les perspectives qu’il dessine annoncent des changements radicaux pour les établissements de crédit et la division de la chaîne de valeur dans l’industrie bancaire.
Soumises à la pression réglementaire et à la rareté du capital et de la liquidité, les banques vont devoir, plus encore qu’aujourd’hui, choisir leurs combats. «Notre point fort, c’est notre capacité à comprendre les besoins bancaires et les besoins d’investissement de nos clients dans leur ensemble, explique le dirigeant au micro de Kokou Agbo-Bloua, responsable mondial de la recherche économique, cross asset et quantitative de la Société Générale. Nous sommes les seules entités capables de comprendre un client qui est présent dans 60 pays à travers le monde, dans des activités diversifiées. Personne d’autre ne peut faire ça.»
Les banques, simples intermédiaires
Pour Slawomir Krupa, c’est l’occasion de pousser jusqu’au bout la logique de l’originate-to-distribute. Après la crise financière, pour économiser leur bilan, les grandes banques européennes ont cherché à replacer auprès d’investisseurs non bancaires les financements qu’elles accordaient. D’où l’essor des fonds de dette privée et de partenariats tels que celui signé, en 2023, entre la Société Générale et Brookfield pour prêter 10 milliards d’euros en quatre ans.
Peut-être que toute la dette privée sera chez des acteurs du crédit privé qui détiendront l’intégralité du bilan de l’économie mondiale
Slawomir Krupa
«Si on se concentre là-dessus, peut-être que dans 20 ou 30 ans, nous ne détiendrons plus qu’une partie des dettes privées. Si je pousse le raisonnement plus loin, peut-être que toute la dette privée sera chez des acteurs du crédit privé qui détiendront l’intégralité du bilan de l’économie mondiale. C’est une possibilité au moins théorique», expose Slawomir Krupa. Dans ce schéma, les banques deviendraient alors de purs intermédiaires. «Mais j’ai la conviction que nous resterons les opérateurs du client, précise le dirigeant. Nous serons toujours les souscripteurs de ce risque, ceux qui l’appréhendent le mieux dans sa globalité, et ensuite, on canalise ce risque vers là où il y a de la capacité de bilan.»
Le patron de la Société Générale étend le raisonnement aux ressources technologiques. «Les banques françaises dépensent, je crois, plus de 25 milliards d’euros dans la technologie. Est-ce qu’il serait préférable que cinq ou six acteurs différents dépassent 25 milliards dans la technologie tous les ans chacun dans son coin ? Ou est-ce que, à un moment donné, un géant spécialisé dans la technologie va émerger qui pourra gérer plus efficacement ces 25 milliards, ou probablement, 15 milliards au lieu de 25 ?», s’interroge le dirigeant. Là encore, «on va devoir être clair sur notre spécialité et sur la valeur ajoutée que nous, les banques, allons pouvoir apporter». Soit comprendre les besoins et les risques d’un client dans un secteur et un territoire donné, puis «intégrer ce service en fonction de la capacité des différents acteurs impliqués».
L’IA, menace et opportunité dans le «village médiéval»
Tout ne se résume pas à une forme de division du travail plus efficace entre les différents acteurs de la chaîne du financement de l’économie. Au sein des banques, connues pour la lourdeur de leurs processus et de leurs systèmes informatiques, le développement de l’intelligence artificielle générative est aussi l’occasion de bousculer les positions. «Dans notre secteur, on a probablement été un peu paresseux, pas autant challengés que dans d’autres secteurs : malgré tout le bruit autour des fintechs, nous avons une forme de muraille réglementaire qui nous protège, comme dans un village médiéval fortifié par des murs très hauts», reconnaît Slawomir Krupa.
Et le dirigeant de poursuivre : «Si au sein de ce village, l’un de nous capte tout le potentiel de l’IA en termes d’efficacité avant les autres, cela va créer des perturbations massives. Ce sera beaucoup plus difficile à gérer, parce que dans ce village, on est tous en concurrence pour nos investisseurs, et cette dynamique concurrentielle pourrait être soudainement déséquilibrée si un acteur peut économiser 10%, 15%, 20% de ses coûts et améliorer de 20 points le coefficient d’exploitation.» Le chemin est encore long.
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