Le paradoxe de l’incertitude
Michala Marcussen, chef économiste Groupe Société Générale
Un certain niveau d’incertitude fait partie de la vie. Les assurances (privées et publiques) et l’épargne de précaution aident à le gérer pour nous permettre de mener à bien nos vies sans freins inutiles. Parfois, l’incertitude augmente bien au-delà des niveaux considérés comme normaux, souvent en raison d’événements politiques. Confrontés à de tels chocs d’incertitude, les chefs d’entreprise ont pour réflexe de geler les investissements et les embauches, tandis que les consommateurs retardent leurs dépenses pour les articles coûteux, tels qu’une voiture, ou l’acquisition d’un bien immobilier. Les investisseurs, à leur tour, peuvent choisir de réaffecter leurs portefeuilles à des catégories d’actifs plus sûres, comme les obligations d’État notées AAA. Au niveau microéconomique, ces comportements sont parfaitement logiques. Mais au niveau macroéconomique leur combinaison pèsera sur la croissance et peut entraîner une spirale négative auto-réalisatrice.
Le Brexit offre un cas d’étude intéressant sur la façon dont ces mécanismes peuvent se concrétiser. Il y a maintenant un peu plus de deux ans que l’électorat britannique a voté par référendum en faveur d’une sortie de l’Union européenne. Si peu d’observateurs doutent que le Royaume-Uni quittera formellement l’Union le 29 mars 2019 à minuit, une grande incertitude subsiste quant à la période de transition et aux relations futures que le Royaume-Uni entretiendra avec l’Union européenne, en particulier en ce qui concerne le commerce. Il ne fait guère de doute que cette incertitude est coûteuse, comme en témoignent les nombreux appels lancés en faveur d’un progrès rapide des négociations sur le Brexit, tant par les chefs d’entreprise que par les syndicats.
Évaluer à quel point l’incertitude du Brexit a déjà pesé sur l’économie britannique n’est pas une mince affaire. En regardant les chiffres, il est clair que la forte dépréciation de la livre sterling qui a suivi le référendum a déjà pesé sur le pouvoir d’achat des ménages en augmentant l’inflation importée. De plus, il existe des indices suggérant que la croissance outre-Manche pourrait avoir été davantage entravée par l’incertitude liée au Brexit. Si l’on se fie aux prévisions de croissance pour 2018 selon la moyenne des économistes interrogés par Bloomberg, ce chiffre était de 2,2 % juste avant le référendum et se situe maintenant à seulement 1,4 %. En revanche, la prévision de croissance en 2018 pour la zone euro a été relevée de 1,6 % à 2,3 % pour la même période. Attribuer l’intégralité de cette divergence à l’incertitude sur le Brexit est discutable ; il ne fait toutefois aucun doute que le Brexit pèse sur la croissance britannique.
Le président américain Donald Trump devrait scrupuleusement examiner les mécanismes d’incertitude liés au Brexit alors qu’il poursuit sa politique commerciale protectionniste. Un calcul de « coin de table » montre que les dernières annonces d’une taxe de 25 % sur 50 milliards de dollars d’importations américaines en provenance de Chine ajouteraient environ 0,4 point de pourcentage (pp) au coût des importations américaines. Si le montant concerné par le tarif de 25 % passe à 250 milliards de dollars, comme le menace le président Trump, alors les prix à l’importation aux Etats-Unis augmenteraient mécaniquement de 2,0 pp. Même alors, cela n’aurait encore qu’un impact modeste sur le pouvoir d’achat des ménages américains. L’ajout de mesures de rétorsion augmente l’impact, mais le véritable préjudice pourrait provenir de l’incertitude si les entreprises américaines décident de ralentir leurs investissements et leurs projets d’embauche. Le prochain « livre beige », qui doit être publié par la Réserve fédérale le 18 juillet, offrira des indices importants concernant les canaux d’incertitude. De plus, si les marchés financiers s’inquiètent davantage de ces menaces, des effets plus négatifs pourraient en résulter.
En Europe, la menace de guerre commerciale, l’incertitude entourant le Brexit et les inquiétudes suscitées par la situation politique en Italie et en Allemagne commencent à peser sur la confiance des entreprises. Dans le cas de l’Italie, les rendements des obligations d’État ont augmenté en intégrant un risque plus élevé. Jusqu’à présent, cela reste gérable et les indicateurs de confiance pour la zone euro demeurent en territoire d’expansion. L’histoire enseigne cependant que si les économies peuvent rebondir rapidement après des pics d’incertitude de courte durée, des périodes prolongées d’incertitude accrue peuvent s’avérer très coûteuses et finir par devenir la cause d’un ralentissement économique. Quand chacun se protège de l’incertitude, s’exerce un frein à la croissance : tel est le paradoxe de l’incertitude.
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