Rembourser les victimes de fraude : les banques européennes peuvent-elles apprendre du Royaume-Uni ?

La directive sur les services de paiement 3 (DSP3) et le futur Règlement sur les services de paiement (PSR) ne constituent pas de simples projets de conformité pour les banques européennes. Ils conduisent à une transformation profonde de la responsabilité bancaire en matière de paiement, relève Tejal Kaur, experte métier en fraude et identité chez Feedzai.
Experte métier en fraude et identité chez Feedzai
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Tejal Kaur  -  DR

Depuis l’automne 2024, le Royaume-Uni oblige les établissements financiers à rembourser leurs clients victimes de fraudes par manipulation. Une tâche à laquelle l’Europe se prépare. Il est temps que l’Union européenne tire les leçons de son voisin de l’autre côté de la Manche pour dépasser l’expérience britannique et renforcer son système financier.

En 2025, les banques britanniques ont remboursé près de 215 millions de livres sterling à leurs clients. 250.000, c’est le nombre de victimes de fraudes par manipulation au virement autorisé, avec plus de 576 millions de livres dérobées par les escrocs. Ces chiffres ne décrivent pas seulement une explosion de la fraude. Ils traduisent la reconfiguration de tout un système financier désormais tenu de protéger les victimes de fraude.

En octobre 2024, le Royaume-Uni décide d’imposer aux banques et aux prestataires de services de paiement de rembourser une part importante des victimes de fraude par virement autorisé (Authorised Push Payment). Si plusieurs établissements britanniques remboursaient déjà leurs clients dans le cadre d’un dispositif volontaire de remboursement conditionnel, les nouvelles règles ont rendu cette obligation contraignante, faisant du Royaume-Uni le premier véritable laboratoire d’un régime de remboursement obligatoire.

Avec la Directive sur les services de paiement 3 (DSP3) et le futur Règlement sur les services de paiement (PSR), l’Union européenne se prépare à faire de même. Toutefois, la mise en œuvre de cette mesure risque d'être un peu brutale, faute d’un historique comparable de remboursements volontaires.

L’expérience britannique accumulée vaut de l’or pour l’Europe, car désormais la question n’est plus seulement de savoir si les banques doivent renforcer leurs dispositifs de lutte contre la fraude, mais si elles sont prêtes à assumer ce que cette responsabilité implique vis-à-vis de leurs clients.

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Le coût n’est pas le remboursement, le coût est l’investigation

Une première erreur consiste à croire que le PSR imposera seulement plus de remboursements. En réalité, le véritable changement concerne tout ce qui précède la détection de la fraude, car les banques européennes vont désormais devoir enquêter.

Chaque fraude potentielle devient un véritable dossier d’investigation. Les banques vont devoir reconstituer les faits, les analyser et qualifier précisément le scénario, ou encore recueillir les éléments apportés par la victime. Mais il faudra aussi démontrer que les contrôles étaient adaptés et documenter chaque décision. Et pour cela, elles devront disposer des outils technologiques leur permettant d'être à la hauteur de ce défi.

Ce qui relevait hier essentiellement de la détection de fonds sortants inhabituels devient aujourd’hui une investigation complète qui surveille même les fonds entrants. Cette mesure, actuellement peu courante parmi les banques, vise principalement à accélérer la lutte contre les réseaux de « mules financières », pilier essentiel de la réforme.

Le défi de protéger les clients sans bloquer les paiements légitimes

L’expérience britannique met également en lumière un équilibre particulièrement délicat : celui de stopper les paiements suspects avant leur exécution sans risquer d’interrompre les transactions légitimes. Multiplier les contrôles pourrait sembler tentant, mais un dispositif trop prudent risque d’interrompre des transactions qui ne devraient pas l'être. Dans un monde où le paiement instantané est devenu la norme, chaque faux positif peut dégrader l’expérience client, mobiliser davantage les centres de relation client et, par conséquent, augmenter les coûts opérationnels des banques et nuire à leur réputation.

L’enjeu n’est donc plus simplement d'être capable de détecter la fraude, mais d'être capable de prendre la bonne décision, en quelques secondes, avec un niveau de confiance suffisant pour protéger le client sans ralentir inutilement l'économie. Une exigence qui suppose de connecter et de croiser des données diverses et très différentes entre elles.

Les banques vont devoir, entre autres, passer au crible des données transactionnelles, comportementales, digitales et contextuelles. Tout cela implique que les établissements financiers revoient leurs parcours clients, leurs modèles décisionnels et leurs processus d’investigation. Un chantier colossal, sans aucun doute.

L’organisation des banques européennes en première ligne

Il est donc clair que les futures obligations européennes ne se résumeront pas à quelques contrôles supplémentaires ni à une mise à jour des procédures de conformité. Cela touchera directement le modèle opérationnel cible des banques, et c’est là le principal enseignement que l’Europe peut tirer du Royaume-Uni.

Les établissements financiers vont devoir revoir leurs capacités d’analyse, leurs systèmes d’information, leurs processus opérationnels et les compétences de leurs équipes. Les spécialistes de la fraude ne seront plus uniquement évalués sur leur capacité à détecter des opérations suspectes, mais sur leur capacité à expliquer leurs décisions, documenter leurs investigations, coopérer avec d’autres établissements et démontrer que chaque choix reposait sur une analyse solide. Il s’agit d’une discipline où la qualité de la décision compte autant, voire davantage, que la qualité de la détection.

La lutte contre la fraude s’apprête ainsi à connaître un grand basculement. Il reste toutefois une interrogation essentielle : les banques françaises et européennes considèrent-elles encore le PSR et la DSP3 comme de simples projets de conformité ? Ou ont-elles déjà compris qu’il s’agit avant tout d’un projet de transformation profonde de la responsabilité bancaire ?

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