L’essor des stablecoins, pomme de discorde entre les banques et la BCE
Il est courant d’entendre publiquement ou en privé, des banquiers accuser leur tutelle d’excès de zèle. Il est plus rare de voir un président en exercice, en l’occurrence celui de la Société Générale, dans une tribune aux Echos, douter de la compétence des autorités monétaires. Sous la plume de Lorenzo Bini Smaghi, cela signifie que «certaines personnalités politiques, académiques et du secteur privé» ne comprennent rien à la différence entre une monnaie électronique et un stablecoin. Venant d’un ancien de la Banque centrale européenne, l’attaque a dû faire grincer quelques mâchoires à Francfort. D’autant qu’elle a été reprise le lendemain par Daniel Baal, président du Crédit Mutuel et du lobby bancaire français.
Ces prises de position reflètent l’agacement croissant des banques européennes vis-à-vis de la BCE, à l’heure où les jetons numériques prennent leur envol. Arrimés à une devise, censés garder leur valeur constante grâce à des actifs sans risque, les stablecoins prétendent revêtir les trois caractéristiques d’une monnaie : unité de compte, moyen de paiement et réserve de valeur. De près de 300 milliards de dollars aujourd’hui, leur volume pourrait atteindre 4.000 milliards en 2030, selon les estimations de Citigroup. L’administration Trump, qui y voit un moyen d’écouler la dette américaine et de consolider le rôle international du billet vert, les soutient aveuglément. Quand bien même ces instruments, émis par des acteurs privés, risqueraient de fragmenter le système monétaire et d’engendrer des crises systémiques.
L’Europe et la BCE ont choisi, elles, une voie différente en privilégiant la création d’une monnaie digitale de banque centrale. Pour les règlements de gros, où les frictions et les coûts demeurent importants, l’innovation est bienvenue. Pour les paiements de détail, on voit mal quel problème cette solution cherche à résoudre en Europe. Sur notre continent, chacun peut déjà déplacer instantanément des milliers d’euros d’un compte à l’autre sans frais. Pire, cet euro numérique viendrait aspirer une partie des dépôts bancaires nécessaires au financement de l’économie.
La dernière critique, totalement justifiée, tient à la lenteur d’un processus piloté par la sphère publique. Soit l'équivalent d’un plan câble ou d’un Minitel, déconnecté de la réalité de la technologie et du business. Dans le schéma actuel, l’euro digital de la BCE ne verrait le jour qu’à la fin de la décennie. D’ici là, les acteurs américains auront eu tout le loisir de conquérir notre marché, à moins que les banques européennes ne parviennent à déployer leur propre projet de système digital privé de paiement. A cet égard, la main tendue du gouverneur de la Banque de France au secteur privé, ce 9 octobre, pour promouvoir une monnaie de banque commerciale tokenisée, est bienvenue. Le temps presse.
A lire aussi : Que penser des stablecoins de paiement ?
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