La faiblesse congénitale de la finance décentralisée
- La récente attaque informatique visant un pont d’accès à Aave, protocole majeur de la DeFi, révèle la fragilité structurelle d’un système sans contrôles solides ni prêteur en dernier ressort.
- Après la fraude, des milliards de dollars ont été retirés du protocole entre samedi et dimanche, provoquant un phénomène assimilable à une fuite des dépôts.
- La multiplication de ces incidents obligera les acteurs de la DeFi à renforcer les contrôles et à se rapprocher des exigences de la finance traditionnelle, notamment pour accéder au soutien des banques centrales.
Depuis dix jours, Claude Mythos, l’IA d’Anthropic présentée comme la terreur de tous les systèmes de cybersécurité, fait passer un frisson d’angoisse chez les garants de la stabilité financière. Mais dans l’univers de la finance décentralisée, pas besoin de recourir aux formes les plus sophistiquées d’intelligence artificielle pour percer les coffres-forts. Un très classique piratage informatique provoque depuis vendredi l’équivalent d’une fuite des dépôts au sein de la « DeFi » et met en émoi tous les professionnels des cryptoactifs.
Aave, l’un deux grands protocoles de finance décentralisée avec le Français Morpho, est au centre de la tempête. Schématiquement, le système permet à ses utilisateurs de prêter et d’emprunter des crypto-actifs, sans intermédiaire ni autorité centrale, de manière instantanée et à toute heure, grâce à des « smart contracts » utilisés sur des blockchains publiques. Un détenteur d’ethereum ou d’USDC, le stablecoin en dollar de Circle, pourra ainsi les déposer dans un pot commun, en échange de jetons qui vont lui rapporter une rémunération. L’emprunteur, lui, devra apporter en garantie d’autres cryptoactifs, avec une marge de sécurité pour le prêteur.
L’attaque n’a pas touché directement Aave, mais l’un des ponts qui permettent d’y accéder. Les hackeurs ont subtilisé des jetons numériques, puis les ont déposés comme collatéral dans le protocole pour emprunter d’autres types de tokens. Une fois la fraude découverte, le monde de la DeFi n’a pu que constater les dégâts. Non seulement la garantie postée ne vaut plus rien face à une dette bien réelle, mais ces jetons toxiques ont gâté l’ensemble du pot commun et miné la confiance des utilisateurs. Qui va payer l’addition ? Faute de réponse claire, des milliards de dollars ont été retirés dans la nuit de samedi à dimanche. Dans l’univers bancaire, on parlerait de « bank run ».
A lire aussi : Le stablecoin dollar de la Société Générale officialise son entrée dans la DeFi
Un rôle systémique
Ce piratage, le dernier d’une longue série, met au jour la faiblesse congénitale de la finance décentralisée. Ses promoteurs ont rêvé d’un monde affranchi de toute autorité, à commencer par celle d’une banque centrale. Mais leurs velléités de développement les condamnent à s’institutionnaliser, donc à épouser les pratiques de la finance traditionnelle. Les banques et les gérants qui portent un intérêt croissant aux actifs tokenisés n’accepteront jamais, pas plus que leurs superviseurs, de se trouver à la merci d’architectures défaillantes. La première réponse, évidente, va consister à multiplier les couches de contrôle et les garde-fous. Penser et agir davantage en financier, et plus seulement en ingénieur.
Ce ne sera pas suffisant. Quels que soient les digues et les systèmes de partage des risques, la solidité d’un système financier finit toujours par reposer sur un prêteur en dernier ressort par temps de crise. Ce prêteur, c’est la banque centrale. La Réserve fédérale américaine a été créée précisément dans ce but, en 1913, après une série de paniques bancaires. On a vu son importance en 2008 suite à la faillite de Lehman Brothers, lorsque la Fed a ouvert son guichet aux banques d’investissement de Wall Street – Morgan Stanley et Goldman Sachs durent changer de statut en urgence pour en bénéficier – mais aussi aux fonds monétaires. On l’a encore vu en 2020, au moment du Covid, lorsque la Réserve fédérale a inondé le monde de dollars grâce aux accords de swaps de devises passés entre les autres grandes banques centrales.
Toutes les institutions systémiques, parmi lesquelles on peut aussi ranger les chambres de compensation, conservent ce lien vital. S’ils veulent se développer, les stablecoins ne pourront en faire l’économie : ces cryptoactifs arrimés à une devise vont devenir de gros détenteurs d’emprunts d’Etat, et les émetteurs souverains, Etats-Unis en tête, ne voudront pas qu’ils deviennent des facteurs de déstabilisation de leur dette. Mais pour accéder au guichet des institutions monétaires, il faudra montrer patte blanche et se soumettre aux contraintes d’une licence bancaire. On est loin de l’idéal permissif de la DeFi.
Plus d'articles du même thème
-
CoinShares cote le premier ETF Ucits sur l'industrie du minage de Bitcoin
Le nouveau fonds coté de CoinShares réplique l’indice CoinShares Bitcoin Mining, qui se base sur la recherche de la société de gestion et est administré par Solactive. -
La Chine chamboule les modèles d’affaires de l’IA
Le laboratoire chinois MiniMax propose des modèles d’IA de dernière génération à des prix inférieurs à ceux des modèles destinés au grand public. Comme cela avait été le cas avec DeepSeek en 2025, la Chine casse les prix. -
La Corée du Sud avance sur son projet de won digital
La banque de Corée devrait lancer en septembre la phase 2 de son projet Hangang, alliant won digital de banque centrale et dépôts tokenisés. Elle travaille main dans la main avec neuf banques.
ETF à la Une
La Corée du Sud suspend la cotation des ETF à effet de levier
- Les créanciers d’Altice International contre-attaquent
- L'Europe se prépare à alléger les exigences en capital de ses banques
- Axa sort du capital d’Ardian au profit des Assurances du Crédit Mutuel et de Wafra
- Le secteur du luxe amorce une reprise au deuxième trimestre
- Le secteur technologique donne des signes de craquements en Bourse
Contenu de nos partenaires
-
Shine a lightRoyaume-Uni : ce que disent les premiers choix d’Andy Burnham
Le nouveau Premier ministre britannique a surpris en nommant John Healey, l’ancien ministre de la Défense, aux Finances. Ce choix indique un accent mis sur la sécurité et sur la volonté de réindustrialiser le pays -
En Italie, la légitime défense sans limites redevient un marqueur identitaire de la droite
La condamnation du bijoutier Mario Roggero, qui avait tué deux braqueurs à l’extérieur de son magasin, a déclenché une mobilisation des partis de droite en sa faveur et relancé leur bataille législative en la matière, jusqu’au bras de fer avec le Quirinal -
#DigitalCitizenL'Etat-nounou, en matière numérique aussi
Alors que la France interdit l’accès des plateformes aux moins de 15 ans, le sevrage social ne saurait constituer un projet de société