L’activisme entre dans une nouvelle dimension en Europe
L’Europe n’avait jamais connu cela. En gagnant vendredi en assemblée générale les deux tiers des sièges du conseil d’administration de Telecom Italia, à la place de Vivendi, Elliott a remporté la plus grande campagne activiste de ce type sur le Vieux Continent. Telecom Italia capitalise près de 17,5 milliards d’euros. Un proche d’Elliott souligne que cette victoire est la plus importante pour le fonds activiste américain, pourtant en activité depuis quarante ans et sur tous les fronts depuis plusieurs années.
Présenté par Vivendi comme un fonds court-termiste, Elliott a bénéficié d’un large soutien parmi les autres actionnaires de Telecom Italia. Profitant d’un quorum record de 67,15%, la liste de dix administrateurs présentée par Elliott a obtenu 49,8% de votes favorables, contre 47,2% pour celle de Vivendi. Le fonds américain ne disposait pourtant que d’un peu moins de 9% du capital de Telecom Italia, contre 24% pour Vivendi. Même la Cassa depositi e prestiti (CDP), qui avait acheté une part de 5% au capital de l’opérateur de télécoms en prévision de l’AG, a voté en faveur de la liste d’Elliott. Comme si la Caisse des dépôts et consignations votait en France dans le sens d’un fonds activiste pour renverser le conseil d’administration d’une entreprise de la taille d’un Peugeot ou d’un Legrand. «La CDP a préféré voter pour un hedge fund plutôt que pour un actionnaire industriel de long terme», s’étonnait vendredi un porte-parole de Vivendi.
Un climat politique favorable à Elliott
Pour séduire la CDP et obtenir le soutien du monde des affaires italien, le fonds activiste américain avait constitué une liste à l’accent purement italien et emmenée par Fulvio Conti, l’ancien président d’Enel. Celui-ci devrait être nommé à la présidence du conseil de Telecom Italia aujourd’hui.
Elliott a certainement aussi profité d’un certain agacement de la classe politique italienne envers les groupes français, critiqués pour venir faire leurs emplettes dans le pays parfois de façon un peu trop musclée (Lactalis sur Parmalat, Vivendi sur Telecom Italia…), avec une réciprocité toute relative, comme le montre la résistance française dans le dossier STX-Fincantieri. Quelques jours avant l’AG de Telecom Italia, Carlo Calenda, le ministre italien de l’Industrie, avait encore publiquement critiqué l’attitude de Vivendi en se disant «favorable aux investissements étrangers, mais cela ne signifie pas rester à l'écart quand ils détruisent de la valeur plutôt qu’ils n’en créent, particulièrement quand il y a un intérêt stratégique en jeu». Inquiet du contrôle de fait de l’opérateur par Vivendi, l’Etat avait exercé l’an dernier les pouvoirs spéciaux que lui confère la loi.
Le marché apprécie
Au-delà de ce climat local, la victoire d’Elliott montre aussi que la cause activiste fait son chemin dans l’esprit des investisseurs, y compris institutionnels. «La victoire d’aujourd’hui pour la liste indépendante envoie un signal fort à l’Italie et au-delà», a clamé Elliott quelques minutes après l’assemblée générale. De quoi gonfler un peu plus la confiance du fonds américain, déjà le plus actif parmi cette catégorie d’investisseurs au premier trimestre 2018, avec huit nouvelles campagnes lancées à travers le monde, selon les chiffres de Lazard.
Les grands investisseurs sont aujourd’hui sensibles aux causes défendues par les activistes, qu’elles portent sur des questions de stratégie, de gouvernance ou de pratiques environnementales. Y compris en Europe (lire l’Agefi hebdo du 22 mars).
Mais, l’euphorie de la victoire retombée, le plus difficile commence peut-être pour Elliott. Avec dix administrateurs sur quinze, certes indépendants mais ayant été élus sur la base du programme d’Elliott, le fonds aura la main sur la stratégie de Telecom Italia. Si Elliott a vanté les qualités d’Amos Genish, le directeur général de l’opérateur, et a dit soutenir son plan stratégique, celui-ci reste un homme de Vivendi. Le groupe français reste également le premier actionnaire de Telecom Italia, ce qui lui donne la possibilité de compliquer les prises de décisions lors des prochaines assemblées générales, comme par exemple la reprise du dividende promise par le fonds activiste.
Enfin, Elliott devra prouver que son plan de scission de NetCo, la société qui détient le réseau de téléphonie fixe de Telecom Italia, même s’il est soutenu par l’Etat, est créateur de valeur. Jusqu’à présent, ce type d’actifs a toujours été considéré comme stratégique par tous les grands opérateurs de télécoms, son contrôle permettant de gérer au mieux la politique commerciale et les investissements.
Pour l’instant, le marché appuie Elliott. Vendredi, l’action Telecom Italia a gagné 2,15% à 0,86 euro. Elle a pris 18% depuis l’annonce de l’irruption d’Elliott début mars.
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