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La matérialité n’est pas une simple question comptable : elle détermine l’avenir pour nos enfants
Emmanuel Faber, président de l’ISSB (l’organisme international chargé de la normalisation comptable extrafinancière) et ancien président de Danone, signait récemment une tribune sous le titre : « Exiger que la matérialité s’étende au-delà du domaine économique est en réalité simpliste ».
Ce à quoi nous répondons qu’exiger que la matérialité s’étende au-delà du domaine économique nous permet tout simplement de nous assurer que nos enfants auront peut-être un avenir sur terre.
Mais nous n’avons sans doute pas les mêmes objectifs. Il est nécessaire de remettre au centre de l’attention ce que l’on compte et ce qui compte.
Nous ne pourrons pas atteindre nos objectifs en recyclant les recettes du passé : il va nous falloir faire évoluer nos systèmes et métriques.
La comptabilité est un instrument du pouvoir
À aucun moment, il ne faut considérer que la comptabilité est une discipline neutre qui a pour seule mission de compter les choses.
En premier lieu, elle vient établir les règles en définissant ce que l’on compte et ne compte pas. De cette manière, la comptabilité a la capacité de rendre visible ou invisible un sujet. C’est ainsi que la comptabilité a été un instrument du colonialisme en permettant d’inclure les esclaves dans la comptabilité d’une entreprise. C’est le même procédé qui est à l'œuvre quand les acteurs de l’agroalimentaire viennent compter des UGB (pour Unités de Gros Bétail) : on retire aux animaux leur caractère vivant pour mieux se les approprier. On transforme le monde naturel en une ressource que l’on peut exploiter.
La comptabilité n’est donc plus depuis bien longtemps une boussole au service du bien commun.
Si nous affichons tous une volonté de flécher l’argent pour réaliser une transition juste à l’échelle de la planète, nous ne parlons visiblement pas le même langage. Il ne faut pas confondre le «comment» du «pourquoi». Pour reprendre les mots de la tribune, que la finalité de la comptabilité extra-financière est de «favoriser l’évolution des entreprises vers des modes opératoires plus soutenables».
De notre côté, nous considérons que la mission de la comptabilité extra-financière devrait être d’assurer la survie de la vie sur terre, et donc, par conséquent, possiblement la nôtre. Favoriser l'évolution des entreprises ne devrait pas être une finalité, mais un moyen. L’objectif n’est pas de trouver une solution de complaisance auprès des entreprises, mais bien de permettre aux générations futures d’avoir un avenir soutenable.
Nous n’irons d’ailleurs pas très loin si nous nous concentrons uniquement sur les risques. En effet, les entreprises pourront jouer la montre et attendre que la situation se dégrade avant de considérer qu’il s’agit d’un risque. Il faut se montrer proactif pour anticiper l’apparition de ces risques, et mettre en place les mesures pour les éviter, notamment en analysant les impacts.
A lire aussi : A Bruxelles, les normes de reporting extra-financier sont critiquées
L’enjeu du débat
Dans le cadre de la CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive), l’Union européenne impose la réalisation d’un reporting socio-environnemental incluant la double matérialité, à partir de l’exercice 2024 pour toutes les entreprises européennes de plus de 250 salariés (et dépassant les 40 millions d’euros de chiffre d’affaires ou 20 millions d’euros au bilan).
C’est cette question de « double matérialité » qui est au centre du débat. L’ISSB vient militer pour la matérialité financière: qui ne prend en compte que les opportunités financières et les risques financiers générés. Il nous semble pourtant important de défendre la double matérialité qui va tenir compte de la matérialité socio-environnementale, qui va prendre en compte les impacts négatifs ou positifs de l’entreprise sur son environnement économique, social et naturel.
Pour faire simple : en simple matérialité (financière), il sera possible de constater qu’une entreprise de l’agroalimentaire souffre de la disparition des insectes pollinisateurs. Mais la double matérialité pourrait mettre à jour le fait que c’est cette même entreprise de l’agroalimentaire qui a participé à causer l’effondrement des colonies d’abeilles.
Il est facile de comprendre pourquoi les entreprises veulent reconnaître les risques liés à l’environnement… sauf si elles peuvent en être tenues pour responsables.
Données issues des nouvelles technologies
Les détracteurs de ce nouveau modèle invoquent la complexité à collecter de la donnée pour avoir des points de référence fiables. Il s’agit d’un argument du passé.
À l’heure de l’intelligence artificielle et de la blockchain, il est de plus en plus aisé de créer toute la donnée nécessaire. Par ailleurs, pour obtenir les risques et opportunités, il faut impérativement passer par une très bonne connaissance des impacts et des dépendances à la nature et au social.
Chacun choisit toujours les arguments qui vont l’arranger. Après tout, il est plus facile de justifier de ne rien faire pour enrayer les effets du dérèglement climatique, quand il n’est fait aucune mesure pour permettre de le constater. On ne peut pas faire évoluer ce que l’on ne compte pas.
Pour nous, la CSRD en double matérialité n’est d’ailleurs qu’une partie d’un ensemble plus grand qui va permettre l’émergence des nouveaux modèles économiques nécessaires à cette transition. Nous avons ainsi la conviction que cette double matérialité va nous permettre de rendre les entreprises européennes plus résilientes jusqu’à permettre l’expression d’une RSE digne de ce nom.
Se garder de coloniser le futur
Il n’est plus possible de penser l’entreprise comme devant uniquement rendre des comptes à ses actionnaires (sauf si la Terre est votre seule actionnaire, évidemment). Il s’agit d’une vision très anglo-saxonne de la problématique, où les limites planétaires ne sont pas reconnues et où l’on préfère prôner le « no limit » plutôt que de faire face à nos limites.
Le sens de l’histoire ne va d’ailleurs pas dans cette direction, avec de nombreux exemples où les salariés se rebellent contre les décisions écocides de leurs entreprises ou les entreprises perdent face aux procès intentés par les ONG.
Nous avons la capacité d’éviter de reproduire les erreurs du passé. Et si les souvenirs de la colonisation ne font pas les heures de gloire du passé, que penser de cette colonisation du futur qui prend place, avec un travail méthodique qui est réalisé pour ruiner les chances des générations à venir ?
Faut-il donc faire entrer le monde vivant au forceps dans l’univers artificiel et hors-sol de la finance, ou bien au contraire faire atterrir la finance (pour reprendre la formule de Bruno Latour) ? La deuxième alternative est évidemment préférable si l’on souhaite donner une chance au projet universel de respect des droits humains, sans entraîner l’effondrement de millions d’espèces et de personnes dans la folie destructrice d’une poignée de personnes avides.
Rappelons-nous ces jolis mots d’Antoine de Saint-Exupéry : « nous n’héritons pas de la terre de nos parents, nous l’empruntons à nos enfants ». Voilà qui devrait parler aux personnes qui pensent notre relation à la Terre en termes de fiscalité.
Les signataires :
Delphine Gibassier, fondatrice de Vert de Gris, professeur et experte internationale en comptabilité du développement durable, membre des Project Taskforces 1 et 2 de l’EFRAG pour la construction des standards européens ESRS ; Hélène Le Teno, Co-fondatrice Heart Leadership University ; Souâd Taïbi, Ingénieure agro-alimentaire et Docteure en Sciences de Gestion, professeure adjointe à Audencia ; Philippe Diaz, membre du Sustainability Reporting Technical Expert Group de l’EFRAG, et ancien Membre du Technical Reference Group d’ISSB ; Jacques Huybrechts, Fondateur de l’Université de la terre et du Parlement des Entrepreneurs d’avenir ; Pauline Roulleau, Co-fondatrice d’Ici&Demain ; Fabrice Bonnifet, Président du Collège des Directeurs du Développement Durable (C3D) ; Elsa Boniface, Co-fondatrice d’Ici&Demain ; Bernard Christophe, Professeur émérite en sciences de gestion. Ancien directeur de l’IAE d’Amiens. Diplômé expert-comptable ; Bertrand Desmier, Vice-président Biodiversio ; Chistophe Sempels, Directeur Général et de la Recherche, LUMIA ; Nicolas Antheaume, Professeur des Universités ; Thomas Gauthier, professeur, emlyon business school ; Jean-Philippe Pierre, Enseignant-Chercheur Laboratoire RASSCAS (Recherche Appliquée en Sciences Sociales pour Concevoir une Anthropocène Soutenable) ; Geneviève Ferone, Associée Prophil ; Bertrand Thuillier, Chargé de Recherche Action chez Lumia ; Dorothée Browaeys, Journaliste et auteur, Fondatrice de TEK4life ; Cyrille Vu, Président de la société de Conseil SeaBird et de la fondation actionnaire SeaBird Impact ; Étienne de Callatay, Cofondateur Orcadia AM ; Laurent Babikian, membre du comité de pilotage du Cercle de l’Expertise à Mission (CEM) ; Benoit Quittre, Président de Kaya, la coalition belge des écopreneurs ; Florence Guémy, Directrice Générale Bayard ; Fanny Picard, Présidente Alter Equity ; Sylvianne Villaudière, Co-fondatrice du Cercle de l’Expertise à Mission ; Laurence Méhaignerie, Présidente de Citizen Capital ; Elizabeth Soubelet, Sage-femme, co-fondatrice Squiz|Fillgood ; Thomas Breuzard, Co-président de B Lab France (B Corp) ; Julien dossier, Fondateur de Quattrolibri, expert en neutralité carbone. ; Raphaël Lebel, Directeur de l’Observatoire de la finance durable ; Rodolphe Deborre, Directeur Innovation et Renaissance Ecologique de Rabot Dutilleul ; Laurence Monnoyer Smith, Directrice du développement durable au CNES ; Camila García Quijano, Co presidente B Lab France ; Julie Raynaud, Chercheuse indépendante, Professional Expert Fellow de l’Institut Louis Bachelier ; Marie-Gabrielle Sorin, Fondatrice de We Engage ; Carlota de Paula Coelho, Policy Lead (B Lab Europe) ; Olivier de guerre, Président Phitrust ; Augustin Boulot, Délégué général de B Lab France ; Anne Girault, Co-fondatrice CEM et ancienne présidente ABC.
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