Le choc démographique invite à mener enfin les réformes urgentes

A l’heure où l’Insee évoque un recul de la population française à l’horizon 2070, le virage démographique impose de ne pas négliger les conséquences économiques. Les champs de réformes qu’il induit sont nombreux, du budget à l'éducation en passant par les enjeux migratoires et intergénérationnels, estime José Bardaji, économiste chez BPCE
José Bardaji
José Bardaji, BPCE  - 

Depuis plusieurs années, il est question de transitions et une façon de les présenter repose sur la lettre « D », comme dérèglement climatique, digitalisation, démondialisation, défense ou démographie. S’agissant de cette dernière transition, il est remarquable d’observer son accélération, qui s’accompagne d’une audience croissante. Mais cette audience est-elle encore à la hauteur des conséquences économiques et sociales à venir ? Le 8 juin, l’Insee projette même le scénario d’un repli de 3 millions d’habitant pour la France d’ici à 2070.

Beaucoup d’erreurs sur la démographie

Pour s’en convaincre, que disaient les derniers travaux prospectifs sur le sujet ? Datant de novembre 2021, les projections démographiques de l’Insee (1) prenaient pour hypothèse centrale une stabilité de l’indice conjoncturel de fécondité (ICF) à 1,80 enfant par femme à partir de 2022 (il était de 1,82 en 2020 et en 2021). Selon l’hypothèse basse, l’ICF diminuerait à 1,60 d’ici 2030 puis se stabiliserait. En 2025, l’ICF s’établit à 1,56, soit le niveau le plus faible depuis la fin de la Première Guerre mondiale (2). A horizon 2035, ces mêmes projections tablaient sur une population de 69 millions d’habitants et sur des décès pour la première fois plus nombreux que les naissances. Le dernier bilan démographique matérialise, avec 10 ans d’avance, ces deux caractéristiques : 69,1 millions d’habitants au 1er janvier 2026 et des décès plus nombreux que les naissances dès 2025. Il s’agit plus d’un changement de régime que d’une accélération !

Loin d’être spécifique à la France, cette transition interpelle également par son caractère quasi généralisé, aussi bien en Europe que dans le monde entier. Des 27 économies de l’Union européenne, seules 4 enregistrent un ICF un peu supérieur en 2024 à ce qu’il était 10 ans plus tôt et aucune n’a un ICF supérieur à 2,1 (voir graphe ci-dessous), niveau permettant de maintenir la population constante. La France, classée première en 2014 avec un ICF égal à 2,0 occupe désormais la deuxième place derrière la Bulgarie. À l’autre extrémité, Malte prend la dernière place (ICF à 1,01 en 2024) au Portugal. Ce phénomène dépasse les frontières de l’Europe. L’Inde par exemple, pays le plus peuplé au monde depuis 2023, enregistre une chute de son ICF, désormais à 1,9.

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Comparaison démographique en Europe 2014-2024 - Source Eurostat  - 

Fort de ces observations récentes, les nouvelles projections démographiques bientôt disponibles retiennent un ICF cible de 1,45 enfant par femme (3), en recul de 0,35 point en l’espace de 5 ans ! La dynamique positive de la population française au cours des dernières années tient au solde migratoire, qui a été revu à la hausse dans les projections à venir, à 150 000 par an contre 70 000 dans celles de 2021. En cela, les experts sollicités qui ont conduit à retenir ces nouvelles hypothèses partent du principe du caractère peu réversible de ces évolutions démographiques, rejoignant les causes multifactorielles (économiques, institutionnelles, culturelles…) mises en avant dans la littérature économique (4).

A lire aussi: L’économie mondiale face au déclin démographique

De nombreuses erreurs à éviter

Une population qui vieillit, c’est une population en âge de travailler qui recule et qui tire la croissance de l’économie française vers le bas. Les saluts pour, a minima, maintenir celle-ci ou pour relever le rythme potentiel de croissance sont connus : hausser le taux d’activité, notamment des jeunes et des séniors ; diminuer le chômage structurel, par une meilleure adéquation de l’offre et de la demande ; augmenter la productivité du travail, par davantage d’investissement et d’efficience du travail. Mener des réformes structurelles est donc une priorité.

Une population qui vieillit, ce sont des dépenses sociales qui progressent. De retraite d’abord, les projections à venir du COR reposant sur les nouvelles projections de l’Insee rendront encore plus criante l’impérieuse nécessité de réformer le régime par répartition. De santé ensuite, les personnes âgées de plus de 65 ans ont des dépenses trois fois plus élevées que le reste de la population. De dépendance enfin, avec 700 000 seniors en perte d’autonomie supplémentaires d’ici 2050. Or, les dépenses de retraite, de santé et de dépendance représentent déjà près de la moitié des dépenses publiques. À politiques inchangées, la dérive des dépenses publiques se poursuivra. Ajoutons comme priorité le nécessaire rétablissement des finances publiques.

Une population qui vieillit, ce sont aussi des dépenses d’éducation par élève qui augmentent. Il s’agit ici d’une opportunité pour réinvestir dans l’enseignement et stopper le recul du niveau des élèves en France tel qu’illustré par les résultats du programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA). Il s’agit d’une troisième priorité au moment où il faut faire face à la fracture numérique et à l’accélération de l’évolution des métiers.

Une population qui vieillit, ce sont aussi des transferts intergénérationnels qui vont continuer à s’intensifier. Sous le prisme des recettes fiscales liées aux transmissions, les flux successoraux sont déjà très dynamiques : +6,7 % de croissance annuelle moyenne sur la période 2010-2025 et même +11,1 % s’agissant des seules donations (cf. figure 2). En partant des projections démographiques de l’Insee et des données de patrimoine par catégorie de Français de la Banque de France, ce flux successoral pourrait s’élever à 6.246 milliards d’euros sur la période 2026-2040 (5), soit un montant près de 50 % supérieur à ce qu’il était au cours des quinze dernières années.

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Si les politiques natalistes ont très souvent eu de modestes résultats, ce choc démographique ne serait-il pas alors une invitation additionnelle à mener des réformes nécessaires et courageuses : structurelles,, budgétaires, éducatives, migratoires et intergénérationnelles. Elles permettraient de rester acteur d’un futur que nous choisirions. Beau programme.


[1] Élisabeth ALGAVA et Nathalie BLANPAIN : « 68,1 millions d’habitants en 2070 : une population un peu plus nombreuse qu’en 2021, mais plus âgée », Insee première N°1881, novembre 2021.

[2] Hélène THÉLOT : « Bilan démographique 2025. En 2025, le solde naturel en France est négatif pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale », Insee première N°2087, janvier 2026.

[3] Chloé TAVAN: « Actualisation des projections de la population en France à l’horizon 2070 : quelles hypothèses retenir ? », Blog de l’Insee, avril 2026.

[4] Voir par exemple Gobbi, Paula E., Anne Hannusch, and Pauline Rossi. 2026. «Family Institutions and the Global Fertility Transition.» Journal of Economic Perspectives 40 (1): 47–70.

[5] BPCE L’Observatoire « Les enjeux de la transmission patrimoniale à l’orée du choc démographique », avril 2026.

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