- Fiscalité
- Tribune
Quand l’économie comportementale rend les hausses d’impôt plus acceptables
En France, le Conseil des Prélèvements Obligatoires produit depuis 2021 un Baromètre des prélèvements fiscaux et sociaux en France. La deuxième édition du Baromètre publiée en début d’année révèle un rapport contradictoire des Français à l’impôt. L’aversion à l’impôt (avec 75% des sondés qui trouvent le taux d’imposition trop élevé) est nette mais elle se mêle d’une aversion encore plus grande à la réduction des dépenses publiques. Ainsi, seule une minorité des Français accepterait une baisse des dépenses publiques contre une baisse de leurs impôts.
Le Premier ministre pourra s’appuyer aussi sur les enseignements, nombreux, de l’économie comportementale, lesquels peuvent avantageusement aiguiller les politiques publiques. D’ailleurs depuis une quinzaine d’années, les apports de cette discipline à mi-chemin entre l’économie et la psychologie (popularisée par les prix Nobel Daniel Kahneman et Richard Thaler) irriguent les ministères et les agences étatiques, en France (à la Direction Interministérielle de la Transformation Publique) comme ailleurs.
Que nous apprend l’économie comportementale sur les mécanismes de la perception et de l’acceptation de l’impôt ?
A lire aussi : La commission des finances de l'Assemblée nationale adopte un relèvement de la «flat tax»
L’aversion à la perte
D’abord, il y a partout une tendance «naturelle» à l’aversion à l’impôt. La position réflexe est de vouloir minimiser son impôt. L’aversion à l’impôt traduit une double réaction psychologique classique face à la perte et à la contrainte.
D’une part, l’aversion à la perte est largement documentée et s’observe dans de nombreux pans de la vie (au travail, dans la consommation, dans les investissements, dans le sport, etc.). Les humains, et pas seulement les humains, ressentent avec plus d’intensité les pertes que les gains et, de manière connexe, se mobilisent davantage pour éviter des pertes que pour obtenir des gains.
D’autre part, la réactance psychologique traduit la tendance à s’opposer aux tentatives de nous contraindre, quand bien même ce serait fait de manière légitime ou bien intentionnée. Des expériences en laboratoire ou réelles montrent que les citoyens rejettent régulièrement des propositions de nouvelles politiques publiques, même lorsque celles-ci améliorent sans ambiguïté le bien-être individuel et collectif. Ainsi, même s’il a un but social comme le don, l’impôt (contraint) n’est généralement pas vécu aussi positivement que le don (volontaire). En économie du bonheur, il n’est pas rare d’observer que les donateurs sont significativement plus heureux que leurs comparables qui ne donnent pas. Cela n’a, en revanche, jamais été observé pour l’impôt…
L’acceptation de l’impôt dépend de multiples facteurs, au-delà de l’intérêt personnel. Il y a d’abord des facteurs «généraux» qui affectent tous les impôts auxquels est soumis le contribuable. Celui-ci accepte d’autant plus la pression fiscale qu’il considère que l’action de l’Etat est efficace, qu’il a confiance dans les institutions publiques et qu’il a le sentiment d’une certaine équité fiscale.
A lire aussi : Les députés rabotent les avantages fiscaux sur les plus-values immobilières
Des facteurs propres à chaque impôt
Il y a aussi des facteurs propres à chaque impôt. Généralement, on consent davantage aux impôts invisibles (par exemple la TVA), à ceux pour lesquels l’usage des fonds est transparent et ceux dont les bénéfices associés sont clairs. Le consentement est encore augmenté quand on se sent proche psychologiquement des bénéficiaires de l’impôt et quand l’on peut donner son avis sur l’usage des fonds collectés (comme dans les budgets participatifs).
Il est à noter qu’au-delà de l’aversion à l’impôt, il y a une aversion aux mots «impôt» et «taxe». Le soutien envers les services publics est significativement amoindri lorsque l’on rappelle qu’ils sont financés par un impôt ou une taxe, plutôt que lorsque l’on évoque des «ressources», des «recettes» ou des «revenus» fiscaux ou que l’on parle de «contribution» de la part des contribuables. Il semblerait que certains mots chantent assez peu à l’oreille. Dans toutes les langues.
Plus généralement, il ressort de la recherche qu’il existe une certaine irrationalité face à l’impôt, laquelle donne des leviers d’actions aux décideurs publics pour rendre plus acceptables des augmentations, par nature impopulaires. En particulier, les perceptions sont très sensibles aux effets de cadrage (la présentation des faits qui vient «fabriquer» un point de référence à partir duquel on se sentira en gain ou en perte) et à l’illusion nominale (la tendance à réfléchir sans prendre en compte l’inflation). Certaines hausses d’impôt «déguisées» suscitent moins d’opposition parce qu’elles ne donnent pas l’impression d’occasionner une perte sèche. C’est par exemple le cas des gels de barème et de l’absence de reconduction des niches fiscales.
Pour conclure et, accessoirement, donner du baume au cœur à Michel Barnier, ce dernier point : l’aversion aux hausses d’impôt est un phénomène dynamique. Du fait d’un mécanisme d’adaptation, les contribuables sont généralement beaucoup plus hostiles avant qu’après les hausses d’impôt. Paraphrasant René Char, un conseiller ministériel de sensibilité littéraire pourrait glisser à l’oreille de notre premier ministre : «Impose ta chance, va vers ton risque, serre ton bonheur. A te regarder augmenter les impôts, ils s’habitueront.”
Plus d'articles du même thème
-
Fed-BCE : la hausse des taux longs entre dans la danse
Les pauses opérées en octobre ne marquent pas la fin du cycle de hausse des taux directeurs des deux banques centrales, estime Hélène Baudchon, cheffe économiste adjointe du Groupe BNP Paribas. -
L’Italie veut instaurer l'exit tax pour retenir les millionnaires
Calquée sur le modèle français avec quelques nuances, la proposition de taxe concerne les titulaires d’un patrimoine financier supérieur à 800.000 euros qui seraient tentés par un départ de la Botte. -
Réductions de capital avec rachat de titres : l’étau fiscal se resserre
Longtemps traitées avec une relative neutralité fiscale, les réductions de capital font l'objet d'un durcissement fiscal progressif, analysent dans une tribune pour l'Agefi Christine Daric, associée, et Thomas Poiret, counsel, chez BCLP.
ETF à la Une
Près d’un quart de la collecte d'octobre sur les ETF en Europe s’est dirigé vers les actifs américains
- L’AMF entend clarifier le cadre juridique des club deals immobiliers
- Les OAT décrochent après les troubles en France
- Le budget 2027 cible des montages assurantiels marginaux au Luxembourg
- Jacques-Aurélien Marcireau lance Stilgar AM et son premier fonds sur la data
- Scala Patrimoine part à la conquête des sportifs professionnels avec Raphaël Varane
-
La folie des grandeurs« La défaite est inconcevable pour les insoumis » : les problèmes de riches de Jean-Luc Mélenchon
Le candidat insoumis, qui bénéficie de la faiblesse de ses concurrents, tutoie la barre des 20 % dans les sondages, mais n’a pas le début d’une stratégie pour l'emporter sur Marine Le Pen au second tour -
Mathilde Thomas (Caudalie) : « L’indépendance est le seul luxe que je ne peux pas négocier »
Dans l’industrie de la beauté, Caudalie occupe une place à part. Et pas seulement parce que la marque a été cofondée par Mathilde Thomas, une femme à l’énergie débordante… -
CarrièreLes entreprises ne détectent plus les hauts potentiels après 35 ans, et c’est absurde !
Mathilde Thillaye du Boullay a créé Knowldy, une structure qui propose aux entreprises des accompagnements pour les hauts potentiels passés entre les mailles du filet quand ils étaient plus jeunes, mais aussi aux cadres de plus de 45 ans qui veulent se repositionner