Marchés, l’inquiétant fossé
Ethiques, citoyens, durables ou responsables, l’économie et ceux qui la financent ont collectionné depuis quelques décennies les épithètes annonciatrices d’un monde meilleur. La crise actuelle ne déroge pas à la règle. Voilà l’approche ESG confirmée dans son rôle de boussole, avec une mention spéciale à sa dimension sociétale, qui se trouvait reléguée derrière les aspects environnementaux et de gouvernance jusqu’à ce que l’importance de la santé ou de l’inclusion saute aux yeux des investisseurs. Pour ceux qui voient le verre à moitié plein, le coronavirus achèvera de reconnecter la finance à l’économie grâce à la notion d’impact positif. Les tenants du verre à moitié vide, eux, diront qu’il reste beaucoup à faire pour que les opinions publiques cessent d’opposer ces deux mondes.
L’incroyable déconnexion entre les marchés financiers, qui jouent le coup d’après, et l’état de l’économie peut en effet laisser perplexes les observateurs les plus aguerris. L’assouplissement quantitatif massif des banques centrales a fait passer le krach de mars pour un mauvais rêve. Tous les indices n’ont pas retrouvé leurs sommets, mais leurs niveaux de valorisation semblaient déjà excessifs en début d’année, à une époque où l’économie mondiale ne craignait qu’un simple coup de froid. Ce ne sera ni la première ni la dernière fois que les actions montent alors que des pertes d’emplois et de prévisibles difficultés financières assombrissent l’horizon des ménages. Mais cette insouciance même sera perçue des néophytes comme le symptôme d’un profond dysfonctionnement.
Le rally soufflé par la déferlante monétaire aura un autre tort aux yeux du public, celui de creuser les inégalités. Aux happy few investis en Bourse, parfois grands actionnaires de leur entreprise, les gains ; pour tous les autres, la seule perspective de devoir rembourser par l’impôt les tombereaux de dette que les Etats ont accumulés. La distorsion est à peine moins prononcée en Europe, où la part des actions dans le patrimoine des ménages est moindre qu’aux Etats-Unis, mais où l’inflation des prix de l’immobilier produit les mêmes effets. Le phénomène s’autoalimente, et l’on voit mal aujourd’hui ce qui pourrait y mettre un terme, hormis une deuxième vague virale.
Le soutien monétaire était indispensable, et il s’accompagne enfin en zone euro d’une politique de relance que l’on n’osait plus espérer. Mais que les écarts de richesse se creusent, que l’excès d’épargne s’accumule dans les mêmes mains au détriment de la consommation, et les critiques qui pleuvaient déjà sur les banques centrales et le système financier avant la pandémie redoubleront de force.
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