Le plan de relance Biden n’avance que par à-coups
Les deux sénateurs démocrates les plus centristes, Joe Manchin (Virginie Occidentale) et Kyrsten Sinema (Arizona), affirment qu’il y a peu de chances d’aboutir sur les plans de relance d’ici à fin octobre. C’était pourtant le souhait des dirigeants de leur parti au Congrès américain, même si depuis cet été les élus tant républicains que démocrates centristes et démocrates progressistes n’arrivent pas à s’entendre. Une version provisoire du budget 2022 a dû être adoptée pour éviter un blocage de l’administration fédérale au 30 septembre. Le plafond de la dette a seulement été relevé de 28.400 à 28.880 milliards de dollars jusqu’au 3 décembre. Et le plan de relance social et écologique (Build Back Better, BBB, ex-American Familles Plan) de 3.500 milliards sur dix ans qui conditionne l’adoption définitive du plan d’infrastructures bipartisan (Bipartisan Infrastructure Bill, BIB, ex-American Jobs Plan) tant voulu par Joe Biden traine en longueur.
Un vote simple apparait chaque jour moins possible au Sénat. Résultat, le camp démocrate vise une adoption en procédure de Budget Reconciliation, «qui a l’avantage de permettre un vote à 50+1 voix», indique Thomas Costerg, économiste US chez Pictet WM... mais a l’inconvénient de nécessiter un temps de mise en place d’environ quinze jours.
En attendant, ce plan BBB qui avait été gonflé par les équipes de Joe Biden avec l’adoption d’un volet infrastructures BIB réduit à 1.200 milliards, dont seulement 550 de nouvelles dépenses en grande partie couvertes par celles non réalisées sur l’American Rescue Plan de mars, ne cesse d’être réduit, au fur et à mesure des négociations, pour tendre vers les 1.500 milliards, montant au-dessus duquel Joe Manchin reste difficile à convaincre. Dans le projet actuel ramené autour de 2.300 milliards sur dix ans, les élus démocrates auraient déjà accepté de couper dans les soutiens directs et indirects (via des crédits d’impôts pérennisés) aux familles, portés de 1.100 à 950 milliards, ainsi que dans les aides R&D et crédits d’impôts destinés à la lutte contre le changement climatique. «Le Clean Electricity Payment Program (CEPP) de 150 milliards était une priorité majeure pour la Maison-Blanche dans le but de décarboner d’ici à 2035 le réseau électrique du pays, approvisionné à 60% par des énergies fossiles, 20% de nucléaire et 20% d’énergies renouvelables (ENR), rappelle Gilles Moëc, chef économiste d’Axa IM. Les Américains ne souhaitant ni une taxe carbone, ni un prix fédéral du CO2 via un marché de quotas comme en Europe, il devait introduire un système de bonus-malus qui revenait à donner un prix national du carbone, mais il risque d’être retiré» depuis la rencontre de lundi entre Joe Manchin, qui est attaché à ne pas s’attaquer à l’industrie du charbon dans son Etat, et Joe Biden, qui pourrait perdre en crédibilité sur le chemin vers une économie Net-zero (neutralité carbone) à l’approche de la COP 26.
Les autres coupes porteraient «sur les nouveaux programmes de sécurité sociale, les extensions des systèmes d’assurance maladie (Medicaid pour les plus démunis et Medicare pour les retraités), ainsi que les deux premières années d’université (College) gratuites», rappelle Thomas Costerg, économiste US chez Pictet WM. «Cette dernière mesure avaient pourtant un intérêt en termes d’élevation du niveau de formation général et donc de productivité et de croissance potentielle, couplées à un moindre endettement pour les jeunes», regrette Gilles Moëc.
Taxe sur les opérations de «buyback»
L’autre volet porte sur les recettes fiscales. Un plan de 2.300 milliards serait financé par 700 à 900 milliards de hausse d’impôts : sur les sociétés (540 milliards s’il est porté de 21% à 26,5%), sur le capital (200 milliards s’il est porté de 20% à 25%), et sur les hauts revenus (200 milliards s’il est porté de 37% à 39,6%). Les démocrates prévoyaient aussi de récupérer 350 milliards en améliorant les services fiscaux et la lutte contre l’évasion, 200 milliards via l’augmentation de la taxe sur les filiales internationales (projet OCDE), 500 milliards sur les aides à certains remboursements de santé, 80 milliards sur les successions, etc. Mais Joe Manchin et Kyrsten Sinema, qui ne s’est pas exprimée publiquement, semblent encore s’opposer aux hausses d’impôts (sur les sociétés et les hauts revenus voire le capital), tout en décrédibilisant le discours de la Maison-Blanche sur un plan qui serait autofinancé... «Cela pousse les démocrates à chercher des alternatives, dont une taxe évoquée pendant la campagne électorale de 2% sur les rachats d’actions (pour seulement 100 milliards, ndlr), ce qui serait potentiellement dangereux pour les marchés d’actions américains, qui ont largement profité de ce soutien ces dernières années», poursuit Gilles Moëc. Selon CNBC, à ce niveau de taxe, seulement 55% des entreprises américaines diminueraient leurs opérations de «buyback», sachant qu’ils ont avoisiné les 1.000 milliards sur les plus belles années récentes.
«L’équipe de Joe Biden semble prête à faire des concessions sur les montants à la fois nets et non bruts, qui restent cependant très importants tout en aboutissant à moins de financement par déficit. Autre point intéressant : les dépenses sont ramenées en avant dans la séquence, alors que les recettes seront concentrées sur la deuxième partie des dix ans», estime Samy Chaar, chef économiste de Lombard Odier, soutenant que les débats ont encore des chances d’aboutir pour décembre. Avec, outre l’intérêt politique en vue des élections de mid-terms (novembre 2022), la possibilité de ne pas enclencher les hausses d’impôts si la croissance a entretemps suffi à financer les déficits. «La technique de prévision des revenus par le gouvernement (dynamic scoring) supposerait un multiplicateur budgétaire de 1 pour 1 qui n’est pas évident avec les dépenses évoquées (dont la moitié était programmée sous Donald Trump pour les infrastructures), et présente plus de risque politique que d’avantages», nuance Gilles Moëc.
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