La polarisation, la fièvre de la société américaine
Le fossé qui s’est creusé entre démocrates et républicains nourrit une hystérisation du débat public, sans plus aucune capacité de compromis. Les Etats-Unis glissent-ils vers un risque d’illibéralisme, s’interroge Isabelle Job-Bazille, directrice des études économiques du groupe Crédit Agricole.
Selon Isabelle Job-Bazille, les Etats-Unis face à une polarisation inédite
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Le paysage politique et social américain est de plus en plus marqué par une polarisation extrême entre républicains et démocrates. Pendant longtemps, ces deux grands partis n’étaient pas idéologiquement homogènes si bien qu’il était possible de bâtir, au Congrès, des majorités transpartisanes. Les équilibres au sein des partis permettaient aux deux centres de trouver compromis et consensus. Autrement dit, la bipolarité de la vie politique garantissait la bonne gouvernabilité du pays grâce à cette culture du compromis.
Aujourd’hui, il y a une radicalisation progressive des positions extrêmes dans chacun des partis, fondée sur des questions d’identité. Les républicains regroupent de plus en plus les Américains blancs, religieux, ruraux, tandis que les démocrates rassemblent davantage les minorités raciales, sexuelles ou de genre et les citadins. A chaque extrémité du spectre politique existe une détestation mutuelle entre, d’un côté, une extrême droite religieuse américaine pour qui la déconstruction et le wokisme sapent les fondements de la civilisation occidentale et menacent l’ordre social et familial et, de l’autre, une gauche radicale qui dénonce le nationalisme chrétien incarné par le mouvement du «ReAwaken America» et une extrême droite liberticide et raciste.
Ces conceptions idéologiques du monde, impossibles à réconcilier, entraînent une rupture des équilibres intra et inter partis et influent aussi sur la perception de la réalité et des faits. Ces fractures s’entretiennent via, en particulier, les réseaux sociaux où se propagent des points de vue péremptoires, de fausses informations ou vérités alternatives et des théories du complot. Tout est fait pour conforter les opinions des partisans des deux camps et les confiner dans leur vision du monde ou leurs croyances en utilisant notamment la violence et l’outrance comme vecteur d’émotions, les algorithmes faisant le reste pour les enfermer dans ces bulles cognitives ou informationnelles et ces biais de confirmation.
Finalement, la polarisation interne réverbère à l’extérieur avec des partisans qui constituent désormais deux groupes en conflit l’un contre l’autre, avec une fabrique de l’ennemi selon une logique de «eux contre nous». La diabolisation de l’autre aboutit à une hystérisation du débat public, sans plus aucune capacité de compromis et une inertie politique qui nuit au bon fonctionnement des institutions démocratiques américaines.
La capture des partis par les extrêmes et les minorités activistes explique également le choix des candidats à l’élection, surtout celui de Joe Biden, à la fois barycentre des gauches, et à cet égard seule personnalité capable de fédérer un parti en proie à de fortes dissensions internes, mais aussi suffisamment proche des milieux d’affaires pour récolter des fonds pour une campagne présidentielle américaine où l’argent reste le nerf de la guerre. Quant aux résultats des élections, conformément à la vision européenne d’une victoire probable de Donald Trump, les Américains parient aussi sur le retour de l’ex-président quand on les interroge sur le nom du gagnant. Leurs intentions de vote donnent en revanche un score beaucoup plus serré, compris dans la marge d’erreur, avec des faiblesses des deux côtés : de nombreux républicains de la frange modérée du parti et certains indépendants déclarent hésiter à voter pour Trump en cas de condamnation dans les affaires judiciaires en cours, tandis que les jeunes placés à gauche de l’échiquier politique et certains Américains de confession musulmane répugnent à voter pour le président Biden en raison de son soutien inconditionnel à Israël.
Dans tous les cas, pour la gauche américaine, un retour de Trump au pouvoir pèserait sur le futur de la démocratie américaine avec un ex-président revanchard prêt à régler ses comptes avec la justice au mépris des principes fondamentaux de son indépendance et à orchestrer une purge dans la fonction publique. Selon la fondation Héritage, le lobby ultraconservateur inspirateur de Trump, l’administration taxée d’«Etat profond» doit être débarrassée de tous les éléments wokistes ou marxistes qui mettent en danger les fondements moraux de la société américaine. Plus récemment, le Wall Street Journal a évoqué la volonté de Trump et de ses conseillers de mettre fin à l’indépendance de la Réserve fédérale américaine et d’en limoger son président actuel, Jerome Powell. Avec de telles dérives, les Etats-Unis se dirigeraient à grands pas dans la voie de l’illibéralisme.
L’opposition à la Chine, plus petit commun multiple ?
Paradoxalement, le dissensus interne et la conflictualité idéologique n’empêchent pas une forme d’unité nationale du peuple américain avec un réflexe patriotique face à la menace chinoise. La vision d’une Chine combative et agressive mettant en danger la sécurité et les intérêts des Etats-Unis jette une lumière crue sur le déclin relatif d’une Amérique minée par ses divisions internes. Cette opposition à la Chine reste le seul trait d’union entre les partis, même s’il n’existe pas de consensus sur la stratégie à suivre pour réfréner les ambitions industrielles et technologiques de ce grand rival systémique.
En tout cas, cette construction de l’image de la Chine comme l’ennemi public numéro un des Etats-Unis participe à souder une nation en manque de cohésion. Elle permet aux partis sous contrôle de leurs extrêmes de continuer à parler à un «centre» silencieux, qui fera sans nul doute le résultat de la prochaine élection, en s’érigeant en rempart contre l’impérialisme économique, l’autoritarisme et l’idéologie communiste d’une Chine lancée dans une guerre hégémonique.
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