Jos Dijsselhof : «SIX pourrait ouvrir le capital de ses activités boursières»
SIX vient d’annoncer la création, d’ici à fin 2022, d’une structure, SIX Exchange Group, regroupant ses activités d’opérateur boursier, de post-marché et de data. Est-ce le prélude à une mise en Bourse ou à une démutualisation ?
Jos Dijsselhof - SIX Group, notre holding faîtière, restera non cotée et détenue par environ 120 banques en Suisse : c’est une manière d’aligner nos intérêts et ceux de nos clients qui sont aussi nos actionnaires. La création de deux filiales, SIX Exchange Group d’un côté et SIX Banking Services de l’autre pour nos activités de services bancaires et de paiement en Suisse, doit nous donner de la flexibilité pour notre développement dans les deux domaines. Nous sommes toujours à l’affût d’acquisitions, ciblées ou plus importantes, à l’international, pour nos activités d’infrastructures boursières et de données. Avec SIX Exchange Group, nous pourrons faire rentrer si besoin un partenaire au capital de cette entité, ce qui était impossible lorsque nous avons étudié le dossier Borsa Italiana. A ce stade, nous n’envisageons pas en revanche d’introduire cette structure en Bourse.
Vous avez annoncé fin 2019 le rachat de la Bourse de Madrid, qui fonctionnait en silo et bénéficiait d’un monopole de fait sur le marché espagnol. L’intégration est-elle à la hauteur de vos espérances ?
BME (Bolsas y Mercados Españoles) nous offrait trois avantages. Il existe peu d’opérateurs boursiers de cette taille en Europe. Le groupe est présent sur toute la chaîne de valeur, comme nous. Enfin, il nous donne un ancrage dans l’Union européenne, à partir duquel nous allons développer toute notre offre de services dans la région. De notre côté, nous disposons d’une plateforme technologique plus performante que nous allons mettre à disposition des clients en Espagne, même si le transfert des négociations espagnoles prendra du temps. Nous avons intégré BME en plein Covid, à distance, en commençant par regrouper les fonctions centrales en avril 2021. La fin de la distanciation permet désormais aux équipes de se voir physiquement et de rapprocher ces deux cultures d’entreprise. Je confirme que les synergies de coûts et de revenus que nous attendions de cette opération seront atteintes, et même dépassées.
Dans les transactions boursières et le post-marché, reste-t-il des cibles intéressantes pour SIX en Europe ? Par exemple Euroclear ?
Les Bourses indépendantes sont peu nombreuses : la Pologne, l’Autriche, le Luxembourg… Dans la compensation et le règlement-livraison, nous privilégions plutôt les partenariats commerciaux, dans une logique d’interopérabilité avec nos marchés. Mais l’Europe n’est pas notre seule géographie. Nous pouvons regarder des cibles aux Etats-Unis ou en Asie. Nous avons aussi créé une société commune avec le groupe financier japonais SBI en Asie pour construire une plateforme de trading de crypto-actifs à partir de Singapour.
Quelle place un opérateur traditionnel peut-il espérer dans le marché des actifs digitaux, face à des acteurs natifs comme Binance ?
Nous abordons ce marché de plusieurs manières. D’abord, en « tokenisant » des actions et des obligations sous forme de jetons sur la blockchain. Nous avons lancé en novembre 2021 notre plateforme SIX Digital Exchange en émettant et en listant une première obligation en francs suisses. D’autres entreprises sont intéressées : nous avons dépassé la phase de test pour entrer dans celle du déploiement et du développement commercial. Le deuxième axe consiste à rendre accessibles de nouveaux produits d’investissement sous format numérique, comme l’art ou les prêts « collateralisés ».
Le troisième axe auquel vous faites référence est l’infrastructure de trading des crypto-actifs, un domaine dont la croissance s’est avérée beaucoup plus rapide que nous ne le pensions. Les plateformes comme Binance ne traitent que de la crypto et servent pour l’essentiel une clientèle retail, dans un environnement peu ou pas régulé. Nous servons des institutionnels, qui souhaitent opérer dans un cadre de régulation claire et avec des garanties de sécurité en matière de conservation d’actifs, ce que nous pouvons leur offrir. C’est pourquoi le régulateur suisse a donné à SIX Digital Exchange une licence traditionnelle et non spécifique. Je crois donc qu’il y aura de la place pour ces deux types d’acteurs, les uns pour les clients retail, les autres pour les institutionnels, avec des interconnexions.
Quelle est votre stratégie de croissance dans la data ?
Au-delà des données de marché, qui font partie de notre division boursière, nous comptons mettre l’accent sur les données ESG (environnement, social, gouvernance) et alternatives, comme l’analyse des tendances sur les réseaux sociaux. Nos clients sont confrontés à une difficulté, la multiplicité des sources ESG. Nous voulons leur offrir un point d’entrée unique, en tant qu’agrégateur, à partir de nos propres data et de celles que nous pourrions acquérir. Nous avons racheté à cet effet deux sociétés l’an dernier, Orenda, une plateforme canadienne basée sur l’intelligence artificielle, et Ultumus, un spécialiste des indices et des fonds indiciels cotés (ETF). Dans le secteur des données, la France joue un rôle important pour SIX, que nous voulons également développer.
L’absence persistante d’équivalence boursière entre la Suisse et l’Union européenne nuit-elle à votre activité ?
Plus vraiment. Les actions suisses étaient traitées à 70 % sur notre plate-forme et à 30 % par des acteurs situés en particulier au Royaume-Uni. Au moment du refus de l’équivalence, notre part de marché est montée à 100 % grâce au mesures prise par le gouvernement suisse. La mise en place d’une équivalence boursière entre la Suisse et le Royaume-Uni après le Brexit nous a ramenés depuis à la situation d’origine. Je regrette que l’espoir d’un accord rapide entre l’Union européenne et la Suisse, qui va bien au-delà du trading, soit aujourd’hui au plus bas. Nos vrais concurrents viennent d’Asie et d’Etats-Unis, et le continent européen devrait collaborer au lieu de se diviser.
Vous détenez encore 10,6 % du capital de Worldline depuis la cession de vos activités de paiement au groupe en 2018. Allez-vous céder cette participation ?
Nous nous sommes déjà allégés puisque nous avions au départ 22 % du capital. L’activité cédée concernait la clientèle suisse et il était important pour SIX d’être présent dans la gouvernance de Worldline, d’où une participation significative au capital. Nous disposons d’un siège au conseil d’administration et j’occupe la fonction de censeur. Nous n’excluons pas de nous alléger encore pour financer des acquisitions ou des investissements. Ces derniers mois, l’action a subi une correction en Bourse. Pour le moment, nous restons à ce niveau de détention.
Propos recueillis par Fabrice Anselmi et Alexandre Garabedian
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