Si 2024 a marqué un rééquilibrage économique pour la France, avec une amélioration notable du pouvoir d’achat et des comptes extérieurs, le pays reste vulnérable aux chocs de confiance et n’a que de faibles marges de manœuvre pour investir dans des domaines stratégiques comme la défense ou la transition énergétique, argumente Isabelle Job-Bazille, directrice des études économiques du Groupe Crédit Agricole.
Isabelle Job-Bazille, directrice des études économiques du Groupe Crédit Agricole
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En 2024, la France a vécu une année riche en rebondissements politiques. En juin, la dissolution surprise de l’Assemblée nationale a ouvert une période d’incertitude avec pas moins de quatre Premiers ministres qui se sont succédé à Matignon en l’espace de douze mois – une première depuis la Troisième République. Cette valse gouvernementale a paralysé l’action publique, les exécutifs étant cantonnés à la gestion des affaires courantes et incapables de faire adopter le budget 2025. En dépit de ce contexte politique chahuté, l’économie française a fait preuve de résilience avec une croissance qui s’est établie à 1,2% [1], un chiffre en léger retrait par rapport à 2023, mais toujours supérieur à la moyenne de la zone euro.
Du mieux pour la balance commerciale
Le fait marquant de 2024 est sans conteste le redressement de la balance commerciale française [2]. Le déficit commercial s’est fortement réduit en 2024 pour atteindre seulement 9,6 milliards d’euros, contre 48,4 milliards en 2023. La facture énergétique a été réduite quasiment de moitié en l’espace de deux ans, après avoir atteint plus de 100 milliards en 2022, suite au déclenchement de la guerre en Ukraine et l’envolée des prix du gaz et du pétrole.
Avec cette normalisation, le solde des échanges de biens se redresse même si le déficit de plus de 75 milliards reste nettement supérieur, d’environ 25 milliards, à sa moyenne de la décennie passée. L’excédent des services s’inscrit en légère hausse grâce au coup de pouce des Jeux olympiques et paralympiques de Paris, lesquels ont dopé les recettes touristiques et l’activité des voyagistes.
Avec une contribution positive à hauteur de 1,3 point de pourcentage, le commerce extérieur a donc été le principal moteur de la croissance. A contrario, la consommation des ménages s’est montrée décevante malgré l’amélioration de leur situation financière. D’une part, l’inflation a nettement ralenti pour atteindre 2% en moyenne annuelle, bien loin du pic de près de 7% deux ans auparavant. D’autre part, les revenus ont augmenté plus vite que les prix, portés notamment par la hausse des prestations sociales, comme les retraites. Les salaires, qui ont tardé à s’ajuster à l’inflation et ne l’ont fait que partiellement, ont continué de croître, bien que plus lentement qu’en 2023 (+2,8% après 5,3%). Au total, le pouvoir d’achat du revenu disponible brut par unité de consommation a rebondi de 2,1% en 2024. Pourtant, la consommation n’a que très légèrement augmenté (+1%), stimulée essentiellement par les retombées positives des Jeux olympiques et paralympiques qui ont bénéficié aux services aux ménages avec la vente de billets ainsi qu’aux services d’information et communication grâce aux droits de diffusion.
Dans tous les cas, les gains de pouvoir d’achat n’ont pas été entièrement dépensés, ce qui a entraîné une nouvelle hausse du taux d'épargne. À 18,2%, son niveau reste bien au-dessus de sa moyenne de long terme d’environ 15%. Divers facteurs ont probablement incité les ménages à garnir leur bas de laine. Le contexte d’incertitudes politiques, tant au niveau national qu’international, a pu les pousser à se constituer un matelas de sécurité. La perspective d’une hausse inévitable des impôts pour résorber le déficit budgétaire a pu aussi les conduire à économiser davantage. Quelles que soient les raisons, les ménages ont accumulé depuis le Covid un surplus d'épargne de plus de 300 milliards d’euros. Certains y voient un réservoir potentiel pour soutenir la consommation future. Rien n’est moins sûr, cet excédent d'épargne ne traduisant pas nécessairement un enrichissement réel. En effet, sur les quatre dernières années, leur patrimoine n’a pas progressé en termes réels en raison de la taxe inflationniste. Autrement dit, les Français ont cherché à protéger leur patrimoine du choc inflationniste en produisant un effort supplémentaire d’épargne pour compenser l’érosion de la valeur monétaire de leurs avoirs.
Contrairement à la consommation, l’investissement semble avoir pâti en 2024 du climat d’incertitudes politiques et du manque de confiance des chefs d’entreprise dans les perspectives économiques. Combiné au coût du crédit toujours élevé, cet environnement morose a conduit à une chute de plus de 10% des investissements en biens d'équipement. Seules les dépenses informatiques liées à la transition numérique et au déploiement de l’intelligence artificielle ont permis de limiter quelque peu le repli. Au total, l’investissement des entreprises n’a reculé «que» de 2,2%. Du côté des ménages, les achats immobiliers dans le neuf et les gros travaux ont souffert d’une conjoncture immobilière encore déprimée. La cherté des crédits a notamment refroidi les ardeurs des acquéreurs potentiels. Ainsi, pour la troisième année consécutive, l’investissement résidentiel des ménages s’est contracté en 2024 (-5,4%).
L’année 2024 a donc marqué un rééquilibrage économique pour la France, avec une amélioration notable du pouvoir d’achat et des comptes extérieurs. Cependant, dans un pays réduit à l’immobilisme faute de majorité parlementaire, les perspectives économiques demeurent moroses et les problèmes de fond restent non résolus. Le principal talon d’Achille réside dans le dérapage chronique des finances publiques. Sans ajustement budgétaire, la France reste vulnérable aux chocs de confiance et n’a que de faibles marges de manœuvre pour investir dans des domaines stratégiques comme la défense ou la transition énergétique, au moment où l’Europe dans son ensemble doit se réveiller et consentir des efforts massifs. La réduction progressive mais déterminée des déficits reste indispensable pour renforcer la crédibilité vis-à-vis des marchés financiers et poser les jalons d’un avenir économique plus désirable pour la France.
[1] Il s’agit de la croissance non corrigée des jours ouvrés. L’effet des jours ouvrables est positif sur la croissance à hauteur de 0,1 point de pourcentage
[2] La balance commerciale couvre ici les échanges de biens et services
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