Draghi et la montagne des tabous nationaux
Il fallait bien 400 pages pour dresser la liste des défis qui se posent à une Europe en mal de compétitivité et de croissance. Mario Draghi l’a fait, et rappelle une vérité parfois oubliée en France : sans création de richesse, les valeurs et la grandeur d’un pays ou d’un continent sont vite ravalées au rang de figure rhétorique.
L’ambition est louable, mais la montagne à gravir intimidante. Dans chacun des chapitres du rapport de l’ancien banquier central se lisent les contradictions fondamentales du projet européen et de sa gouvernance. Entre dirigisme et libéralisme, soutien à l’innovation et bureaucratie réglementaire, subsidiarité ou mutualisation, le chemin de crête est étroit. Et parce que les Etats membres jouent naturellement la carte nationale, des projets aussi nécessaires que l’Union des marchés de capitaux restent embourbés depuis dix ans dans les sables de Bruxelles.
Le rapport Draghi fourmille ainsi de propositions dont il est à craindre qu’elles ne se fracassent sur l’impéritie des gouvernements. Prenons l’exemple des retraites. Pour rendre plus productive l’abondante épargne des ménages, le «sauveur de l’euro» préconise de généraliser les fonds de pension collectifs. Ce deuxième pilier d’un système qui peut en compter trois, avec les régimes de base et complémentaires, d’un côté, et la prévoyance individuelle et facultative, de l’autre, ne pèse qu’un tiers du produit intérieur brut dans l’UE. C’est le triple au Royaume-Uni et plus du quadruple aux Etats-Unis, où une bonne part s’investit en actions d’entreprises.
On n’ose imaginer les cris d’orfraie qu’une telle proposition provoquerait à Paris. Les fonds de pension y sont jugés indignes, bien que l’Etat en ait curieusement réservé un, l’Erafp, aux agents de la fonction publique. L’option d’une dose de capitalisation collective n’a jamais été envisagée dans la dernière réforme des retraites, ni d’ailleurs dans la précédente, sans qu’elles en soient devenues plus populaires. Il y aurait pourtant matière, a minima, à mener un débat que les économistes ont engagé de longue date sur les coûts et les bénéfices d’un tel régime.
La période s’y prête d’autant plus que les dernières générations, démographie oblige, ne se font guère d’illusions sur la capacité du régime de retraite par répartition à couvrir, seul, les futures pensions. Et que le coût de ce régime, chaque année plus lourd et concentré sur les actifs en l’absence de participation des retraités à l’effort de rétablissement des comptes, explique une part de la dérive structurelle des finances publiques françaises. Mais aucun locataire de l’Elysée ni de Matignon ne se risquera à regarder l’éléphant dans la pièce. Des tabous comme celui-là, combien faudra-t-il en lever à l’échelle du continent pour que le rapport Draghi soit suivi d’effet ?
A lire aussi : Union des marchés, la balle est dans le camp des politiques
Plus d'articles du même thème
-
Les assureurs retraite britanniques ont augmenté leur exposition au crédit privé
Une récente étude de Standard & Poor's rapporte que les assureurs retraite britanniques comme L&G, Standard Life et Just Group auraient augmenté leur exposition au crédit privé. Loin d'être anodine, cette évolution similaire à celle observée aux États-Unis inquiète. -
Un rapport parlementaire appelle les fonds de pension au secours de la souveraineté
Le rapport commandé par le premier ministre à la suite du dossier LMB Aerospace juge indispensable la mise en place d'un étage de retraite par capitalisation pour financer la souveraineté industrielle de la France. -
CPP Investments et Brookfield rachètent une foncière logistique cotée aux Etats-Unis
Le fonds de pension canadien CPP Investments et le gestionnaire Brookfield Asset Management s'associent pour racheter LXP Industrial Trust, une foncière américaine spécialisée dans les entrepôts logistiques, pour environ 5,2 milliards de dollars.
ETF à la Une
La Corée du Sud suspend la cotation des ETF à effet de levier
- Les créanciers d’Altice International contre-attaquent
- L'Europe se prépare à alléger les exigences en capital de ses banques
- Axa sort du capital d’Ardian au profit des Assurances du Crédit Mutuel et de Wafra
- Le secteur du luxe amorce une reprise au deuxième trimestre
- Le secteur technologique donne des signes de craquements en Bourse
Contenu de nos partenaires
-
UltimatumMonique Barbut va présenter sa démission à Emmanuel Macron
La ministre de la Transition écologique a annoncé mardi soir, devant plusieurs médias dont l'Opinion, qu'elle présenterait sa démission au chef de l'Etat. En cause : le refus du gouvernement de revenir sur la réintroduction encadrée de l'acétamipride dans la loi agricole -
RemaniementSNCF : Jean Castex impose sa marque en remaniant la direction de SNCF Voyageurs
Le patron du groupe ferroviaire souhaite « impulser une nouvelle dynamique » chez sa filiale. En interne, Jean Castex défend une autre conception de la décentralisation des activités de sa filiale -
Bras de ferGuerre en Ukraine : les anciens contre les modernes
Le départ du ministre de la Défense Mikhaïlo Fedorov, en conflit sur des choix stratégiques avec le commandant en chef des armées Olexandr Syrsky, a provoqué des manifestations d’ampleur