Dette, le discours inaudible de l’Etat
Si la campagne présidentielle se montre à la hauteur des problèmes français, alors l’état des finances publiques devrait figurer en tête des programmes des candidats. Plusieurs sondages récents le montrent : nos concitoyens savent bien qu’il faudra solder d’une manière ou d’une autre l’ardoise de la crise. C’est le sens de l’étrange débat, largement circonscrit à nos frontières, sur l’annulation de la dette publique détenue par la Banque centrale européenne. Lancée il y a un an, cette idée court encore et séduirait une majorité de Français, malgré son caractère inutile, dangereux et invendable politiquement à l’Europe du Nord. Si une proposition aussi radicale trouve grâce aux yeux d’économistes sérieux, c’est qu’elle renvoie aux choix de politique économique et budgétaire de la France et de la zone euro, et à leurs contradictions.
Il n’y a pas cent manières de rembourser la dette ou du moins de la stabiliser : augmenter les impôts, diminuer les dépenses, accélérer la croissance. Le ministre de l’Economie ayant écarté la première option, il s’en remet aux deux autres suivant une méthode éprouvée par ses prédécesseurs, la croyance en sa prophétie autoréalisatrice. Bercy dessine un retour à un déficit compatible avec les critères de Maastricht à l’horizon 2027, autant dire une éternité, grâce à une moindre hausse des dépenses – mais lesquelles ? – et au rebond de l’économie. Comme les précédentes, ces promesses ne seront pas tenues, et les Français le savent. La crise du Covid pousse au renforcement des missions régaliennes de l’Etat, la transition verte réclame des investissements publics massifs sans lesquels le secteur privé ne pourra prendre sa part à la transformation de notre tissu productif.
Les vraies pistes d’économies ou de maîtrise de la dépense, elles, sont laissées en friche. On attend toujours qu’un nouveau Grenelle de la Santé se penche sur la thrombose de l’administration sanitaire en pleine pandémie. Quant à la réforme des retraites, au cœur de l’équité intergénérationnelle, la voilà renvoyée, peut-être, au prochain quinquennat. Les milliards d’euros nécessaires à l’équilibre du régime spécial des guichetiers de la SNCF auraient pourtant été mieux dépensés, avant la crise, en lits de réanimation. Sans cette remise à plat des missions et du modus operandi de l’Etat, dont on mesure la difficulté, il est difficile d’imaginer un sursaut durable du potentiel de croissance du pays.
En toute logique, les électeurs en reviennent donc à la première option, celle des hausses d’impôts. Il devient tentant de commencer par taxer les riches, multinationales ou particuliers, comme l’annonce le président américain Joe Biden. Mais si une telle mesure devait apparaître nécessaire à la cohésion sociale d’une France qui se distingue déjà par son niveau élevé de prélèvements obligatoires, elle ne saurait constituer une réponse suffisante à cette crise et escamoter le débat sur le rôle de l’Etat. Parce qu’il n’y a pas d’impôt magique.
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