Réformer la finance, un métier de convictions
Donner du sens à sa carrière, le thème est dans l’air du temps. Pourquoi pas dans une organisation non gouvernementale (ONG) ? « J’ai beaucoup aimé mes années dans la banque et l’audit, où je rencontrais beaucoup de professionnels passionnants, je voyageais et je pouvais faire carrière, témoigne l’Ukrainienne Julia Symon, 34 ans, qui a rejoint l’association Finance Watch. Mais avec la crise du Covid et l’isolement, sans les interactions humaines, je me suis confrontée au manque de sens de mes missions et j’ai eu envie de renouer avec ma passion de jeunesse pour l’écologie. » Elle a commencé en CDD comme senior research and advocacy officer en janvier 2021, avant d’être promue à la tête de son département en février dernier.
Ce parcours est très représentatif d’une tendance : de jeunes financiers talentueux s’orientent avec succès dans le domaine non lucratif. Les opportunités de recrutement sont aujourd’hui nombreuses, portées par des ONG qui se développent à vive allure comme, par ordre de création, Finance Watch, Better Finance et Reclaim Finance. Sans oublier d’autres associations, comme la CLCV, UFC-Que Choisir, La Croix Rouge, Les Amis de la Terre... qui montent de plus en plus en compétences sur le sujet incontournable de la finance et cherchent aussi des professionnels qui connaissent le secteur.
Au service du climat
Les candidats sont également très nombreux à vouloir aiguillonner la conscience du secteur financier pour le faire changer. « Nous voyons de plus en plus de candidats venir après deux ou trois ans dans la finance ou dans les grands cabinets de conseil, parce qu’ils sont désabusés sur la capacité de ce secteur à prendre en compte l’urgence climatique. Ils sonnent alors à notre porte, forts de leur expérience professionnelle, pour mettre la finance au service du climat. » Elinor Rafaelli, responsable des opérations chez Reclaim Finance, arrive ainsi à recruter des profils de haut niveau pour son organisation non gouvernementale, une association lanceuse d’alerte concernant les impacts des acteurs financiers sur le climat. L’ONG compte aujourd’hui une vingtaine de professionnels, dont trois stagiaires. Elle croît très vite depuis sa création en 2020. L’an dernier, l’effectif n’était que de dix collaborateurs. L’équipe est composée de juniors venant de banques et de cabinets de conseil mais aussi du milieu associatif et du secteur public. « Nous acceptons de former les nouvelles recrues, car notre domaine d’activité est très technique, mais nous sommes très attentifs à ce qu’ils adhèrent à nos valeurs », poursuit Elinor Rafaelli.
Si toutes les ONG parlent de convictions et d’engagement, chacune d’entre elles a sa spécificité. Reclaim Finance mène des recherches sur les pratiques des acteurs financiers. Elle expose publiquement ceux dont les pratiques contribueraient à violer les droits humains et détruire l’environnement et qui, réfractaires au changement, freinent les régulations publiques en matière climatique. Cette association travaille aussi avec Finance Watch, la senior des organisations spécialisées en finance, dont la position se veut plus réglementaire. Basée à Bruxelles, elle tente d’influencer les institutions européennes pour obtenir une réglementation vertueuse dans le domaine de la banque et de l’assurance. Pour cela, Finance Watch recrute beaucoup au sein du secteur. « Historiquement, à notre création en 2011, suite à la crise des crédits subprime, nous avons établi notre crédibilité en engageant d’anciens banquiers senior pour être force de propositions face au lobby du secteur, raconte Samuel Bossart, responsable des opérations, des projets et de la communication. Notre mission est de bien comprendre les produits financiers et d’assurances, de détecter les mauvaises pratiques et de rendre un contrôle possible de ces dernières en le traduisant en propositions concrètes au niveau politique. » En ce moment, les nouvelles recrues doivent être capables de se plonger dans la taxonomie verte, censée flécher les investissements vers les industries propres, de détecter comment la rendre réellement contraignante et vertueuse en rédigeant des propositions de directives et de règlements.
De l’avenir
Si le nombre de postes reste confidentiel, la niche commence à grandir à mesure que ces organisations prennent de l’importance. En d’autres termes : il est possible d’y faire carrière... à condition de commencer par une concession sur la rémunération ! « Nos salaires sont très décents mais incomparables avec ce qui peut se pratiquer dans les hautes sphères de la finance, évidemment, note Arnaud Houdemont, responsable de la communication de l’association défendant les intérêts des consommateurs de services financiers, Better Finance. Mais mon poste est très transverse, intellectuellement exigeant et porteur de sens. » Dans cette petite ONG de huit personnes, les salariés communiquent beaucoup sur leur liberté d’action, l’impact concret quand leur campagne est un succès et le sentiment d’être très soudés. « C’est un peu une famille, confirme Matis Joab, finance officer. C’est pour cela que quand nous recrutons, nous cherchons surtout des candidats flexibles et engagés : chacun prend sa part, jusqu’aux décisions les plus stratégiques. » L’engagement est clairement la clé d’entrée. « Trop souvent, nous recevons des lettres de motivation qui ne spécifient pas véritablement la motivation », alerte Matis Joab. Une fois recrutés, les professionnels des ONG de la finance font face à un boulevard et, comme en témoignent Julia Symon mais aussi Clément Faul (lire ‘La parole à...’), font carrière en prenant des responsabilités à mesure que la structure grandit.
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