L’Europe soumet ses banques à un scénario noir
Cette fois, l’Autorité bancaire européenne (EBA) essaie de mettre toutes les chances de son côté. Publiés hier, les scénarios des tests de résistance auxquels seront soumises 124 banques de l’Union européenne sont jugés à ce stade suffisamment durs pour rendre l’exercice crédible. Ce qui n’était pas le cas des deux stress tests précédents, qu’un Dexia avait passés haut la main mi-2011quelques mois avant d’être nationalisé. Le passage en revue par la BCE de la qualité des bilans bancaires (AQR), en préalable aux tests, doit aussi constituer dans l’esprit des régulateurs un gage de sérieux.
Hausse des taux longs à l’échelle mondiale et notamment aux Etats-Unis (+250 pb d’ici à 2016), détérioration de la qualité de crédit, échec des réformes politiques dans les pays européens, incapacité des Etats à renflouer leurs banques: la cartographie des risques est large. Elle se traduirait, en zone euro, par une récession de 0,7% cette année et de 1,4% en 2015, suivie par une stagnation l’année suivante, soit un écart de 6,6 points de PIB en cumul par rapport à la projection centrale de la Commission européenne. Le chômage grimperait à 13,5%, et l’inflation tomberait à 0,3% en 2016, l’horizon des «stress tests» qui couvrent trois exercices.
En termes d’actifs à risque, les marchés actions de la zone euro subiraient une baisse de 18% sur la période par rapport à début 2014. Les taux longs remonteraient de plus de 150 points de base cette année et se maintiendraient encore à 110 pb les deux années suivantes. Le coût de financement des banques se renchérirait dans des proportions similaires sur la partie longue, et de 80 pb pour les ressources de court terme. Les indices obligataires corporates s’écarteraient de 115 pb en moyenne. Enfin, tous les emprunts d’Etat détenus par les banques seront décotés. En France, par exemple, les OAT 10 ans subiraient une décote de 13% en 2014 et 9,4% en 2015.
«L’écart entre les scénarios central et adverse nous semble raisonnable, réagissait hier Neil Williamson, patron de la recherche crédit EMEA chez Aberdeen. La granularité et la pertinence est bien meilleure que dans les deux premières tentatives de stress tests en Europe, mais l’absence de déflation à grande échelle est le sujet qui fâche». Il est vrai qu’un régulateur peut difficilement assumer une telle hypothèse sans déstabiliser les marchés.
L’intérêt de l’exercice tient aussi au détail des hypothèses, différentes selon les pays. En France, notamment, les banques ne seront pas forcément bien loties. L’EBA prend pour hypothèse dans le scénario du pire un recul des prix de l’immobilier résidentiel de 26,6% par rapport à la prévision centrale. Contre 19,2% en moyenne en zone euro et 8,9% en Espagne où le gros de la correction a eu lieu. «Il y a une insistance particulière sur les pays où le marché immobilier est en surchauffe, comme la Suède ou le Royaume-Uni», relève Alberto Gallo, stratégiste crédit chez RBS.
Outre-Manche, la Prudential Regulation Authority a d’ailleurs dévoilé hier les hypothèses de ses propres tests, qui vont encore plus loin: reculs des prix respectifs de 35% et 30% de l’immobilier résidentiel et commercial par rapport à fin 2013, hausse des taux courts de la Banque d’Angleterre dès ce trimestre, rendements des Gilts à 10 ans à 6% en 2015, et chute du marché actions de 30%
«Les mauvaises surprises de l’AQR et du test pourraient venir de banques considérées comme des valeurs sûres alors qu’elles ne le sont pas: par exemple les Scandinaves, qui s’appuient sur des pondérations en risque faible et traitent aux niveaux de spreads les plus serrés d’Europe, et des banques de taille moyenne en Allemagne et en Italie», juge Alberto Gallo.
Hier, la BCE a donné aux banques six mois pour couvrir les besoins en capital qui pourraient apparaître lors de l’AQR et du test mené avec le scénario de base, et neuf mois avec le scénario adverse. Dans le premier cas, seul du common equity tier one pourra être utilisé, dans le second, des instruments hybrides de type additional tier one (AT1, ou CoCos) seront autorisés jusqu’à 1 point de ratio.
Le résultat de l’évaluation commune menée par la banque centrale et l’EBA doit être publié en octobre. Mais avec des premiers calculs réalisés en juillet, l’été pourrait être propice aux fuites. «La gestion de ce flux de nouvelles, notamment l’annonce d’un manque de capital compte tenu du risque de dommage sur les marchés, constituera aussi un autre test du nouveau régime de régulation en Europe avant même ses débuts officiels», conclut Neil Williamson.
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