Les mauvais comptes d’Atos sèment le doute
Pour une entreprise cotée en Bourse, c’est l’un des sujets les plus explosifs. Atos a reconnu jeudi matin dans un communiqué que ses commissaires aux comptes avaient «émis une réserve» sur deux de ses filiales américaines Atos IT Solutions and Services et Atos IT Outsourcing Services. De quoi faire chavirer l’action : le titre Atos a fini en baisse de 12,42% à 58,26 euros, avec une chute de près de 20% en début de séance qui a envoyé l’action vers son plus bas niveau des douze derniers mois.
Dans leur déclaration relayée par Atos, les commissaires aux comptes expliquent avoir identifié «plusieurs points de faiblesses du contrôle interne relatif au processus d’élaboration de l’information financière et à la comptabilisation du chiffre d’affaires conformément à la norme IFRS 15, qui ont conduit à constater plusieurs erreurs comptables, ainsi qu’un risque de contournement des contrôles». Les auditeurs d’Atos sont Grant Thornton et Deloitte, respectivement depuis 30 ans et 27 ans.
Atos a fait appel à «des cabinets externes». Ces derniers «ont réalisé des travaux complémentaires afin d’obtenir les éléments nécessaires pour démontrer l’absence d’anomalies significatives dans les comptes de ces entités américaines, et ont été chargés d’une mission d’investigation indépendante», poursuivent les commissaires aux comptes. Les conclusions de ses travaux ne sont pas connus. Atos n’a pas souhaité faire de commentaire au-delà de son communiqué.
Impact financier
Mise en œuvre depuis 2018, la norme IFRS 15 régit la comptabilisation du chiffre d’affaires tirés de contrats, cinq étapes permettant de déterminer, en fonction de l’avancée du contrat, le montant des revenus à comptabiliser chaque année. Atos ne détaille pas les anomalies détectées par ses commissaires aux comptes mais il est possible que ses deux filiales américaines aient comptabilisé en 2020 plus de chiffre d’affaires qu’elles n’auraient dû.
L’impact potentiel de ces «points de faiblesse» sur les comptes d’Atos n’a pas été précisé. Mais il n’est potentiellement pas négligeable. Ces deux filiales américaines représentent à elles seules 11% du chiffre d’affaires et 9% de la marge opérationnelle consolidés du groupe. Si Atos devait retraiter son chiffre d’affaires 2020 ne serait-ce que de 1%, cela aurait un effet mécanique quasiment identique sur son résultat.
En 2020, Atos a réalisé 11,18 milliards d’euros de chiffre d’affaires, dont 2,6 milliards en Amérique du Nord. Son résultat opérationnel s’élevait à 1,1 milliard, dont environ un tiers en Amérique du Nord.
Perte de confiance
Mais en faisant perdre plus de 900 millions d’euros de capitalisation boursière à Atos hier, ses actionnaires ont exprimé plus que des inquiétudes financières. Rien ne permet de parler de manipulation frauduleuse chez Atos mais la récente affaire Wirecard en Allemagne ajoute à la nervosité des investisseurs sur les sujets comptables. «Il y a un réel problème de confiance dans la gouvernance de la société, au niveau de la direction, mais aussi au niveau du conseil d’administration si celui-ci n’a pas été en mesure de mettre en place les procédures de contrôle nécessaires», fulmine un actionnaire d’Atos.
Le directeur général d’Atos, Elie Girard, est l’ancien directeur financier du groupe. Il a pris les commandes fin 2019 après le départ de Thierry Breton, l’ancien PDG d’Atos, à la Commission européenne. Le conseil d’administration, qui a récemment intégré l’ancien Premier ministre Edouard Philippe, est présidé depuis fin 2019 par Bertrand Meunier, l’ancien dirigeant du fonds d’investissement PAI. Le dirigeant d’Atos North America, Simon Walsh, a quitté Atos en mai 2020 pour rejoindre NTT, après moins de deux ans à la tête de cette activité.
Position fragile au CAC 40
Ce n’est pas la première fois que la comptabilité d’Atos crée des interrogations. En 2018, le groupe avait vivement réfuté une note des analystes de Credit Suisse selon lesquels Atos avait augmenté ses flux de trésorerie disponible de façon artificielle grâce à une comptabilisation différente des créances de ses grands clients. Malgré le démenti, le doute ne s’était jamais totalement dissipé dans l’esprit de certains investisseurs. En avril 2019, Atos avait également saisi l’Autorité des marchés financiers en raison de la publication par Berenberg d’une analyse contenant une «erreur matérielle», selon le groupe. La note portait sur l’impact potentiel de la norme comptable IFRS 16 sur la dette d’Atos.
La découverte de ces points de faiblesse comptables tombe mal, alors qu’Atos avait au contraire besoin de regagner la confiance de ses actionnaires après l’épisode du projet de rachat de l’américain DXC, finalement abandonné sous la pression du marché. Avant même la chute de jeudi, le cours de l’action Atos avait perdu 11% depuis le début de l’année, quand celui de son concurrent français Capgemini progressait de 13%. Ce dernier capitalise 25 milliards d’euros, contre 6,4 milliards pour Atos, désormais lanterne rouge du CAC 40 et dont la place dans l’indice de référence de la Bourse de Paris est de plus en plus fragile. Le groupe est membre du CAC 40 depuis mars 2017.
Plus d'articles du même thème
-
Les banques gèrent tranquillement leurs anciennes dettes subordonnées
L’Autorité bancaire européenne (EBA) a considéré fin février qu’elle avait mené à bien sa mission d’accompagnement et de suivi de l’extinction des dettes subordonnées historiques («legacy»), émises avant 2013 et Bâle 3. De quoi permettre aux établissements de crédit de conserver quelque peu les rares titres aux coupons encore avantageux pour eux. -
La tentative de régulation mondiale de l'IA souffre de grands absents
Les dirigeants de 22 pays ont signé une déclaration commune en marge de l’Assemblée générale de l’ONU, dans laquelle ils préconisent l'adoption de mesures de sécurité contraignantes face à la course effrénée de l'IA. Les Etats-Unis, la Chine et la France font figure de grands absents. Plusieurs incidents ont pourtant révélé les failles de sécurité d’un secteur où la montée en puissance des modèles s’accélère. -
L’automobile britannique alerte sur son exclusion du «Made in Europe»
L’UE et le Royaume-Uni risquent d’être économiquement pénalisés par l’imbrication toujours forte des chaînes d’approvisionnement automobile, selon un rapport commandé par la plus grande association professionnelle du secteur outre-Manche.
ETF à la Une
Le marché européen des ETF a d’ores et déjà collecté plus qu’en 2025
- La Société Générale aura du mal à contenter tout le monde avec son nouveau plan
- Le plan stratégique de la Société Générale fait la part belle à la réduction des coûts et à la croissance
- La coûteuse ardoise de la frilosité des épargnants français
- Les banques ne seront pas désintermédiées, elles seront tokenisées
- La Fed sort de l'ambiguïté en remontant ses taux
Contenu de nos partenaires
-
Sous-titresDonald Trump et l'ONU : la stratégie de l'amour-haine
Malgré sa rhétorique anti-multilatéraliste et ses coupes budgétaires, le président n'a pas encore tiré un trait sur les Nations unies -
Gestion de criseCarburants : le goutte-à-goutte de Lecornu
Le Premier ministre s'en tient à la stratégie éprouvée depuis mars malgré la pression. Mais l'argument de la dette qui empêche un geste plus large tiendra-t-il longtemps ? La décision de l'Allemagne de baisser ses taxes isole la France -
La Fabrique de l'OpinionLéon XIV en France : « Le plus important n’est pas que le pape soit admiré, mais qu’il soit écouté »
Le voyage du pape en France, qui s'annonce hors normes en termes d'affluence, intervient en pleine campagne présidentielle, et peu après la légalisation de l'aide à mourir, à laquelle l'Eglise est profondément opposée. Mgr Matthieu Rougé décrypte les enjeux et les attentes qui entourent cette visite.