Culture toxique
Au pays des 35 heures, on connaît des patrons qui seraient ravis d’apprendre que leurs salariés se contenteraient de travailler le double. Pas chez Goldman Sachs, où une dizaine de jeunes recrues viennent de mettre le doigt sur les conditions de travail dantesques que la banque américaine leur impose, pour réclamer le retour à la semaine… de 80 heures. Leur présentation, qui ressemble à un document officiel de la firme, a fait le tour des réseaux sociaux. Week-ends systématiquement sacrifiés, état mental et physique déplorable : le burn-out guette, au point que David Solomon, le directeur général, a assuré que ses « juniors » disposeraient désormais de leur samedi.
Les vieux routiers de la banque d’investissement pourront trouver bien tendres ces nouvelles générations qui peinent à faire leurs classes. Après tout, les nuits blanches passées à s’échiner sur un tableur excel ou sur une présentation commerciale de cent diapositives dont le client ne retiendra rien ont toujours constitué un rite de passage dans la profession. La banque d’affaires, comme les cabinets d’avocats et de conseil en stratégie, se flatte de recruter les meilleurs, et de ne conserver que les plus vifs et les plus résistants. Les stagiaires et jeunes diplômés, dont tout le parcours éducatif tend déjà vers l’élitisme, savent à quoi ils s’engagent lorsqu’ils prétendent rejoindre l’aristocratie de la finance. Mais après un an de confinements à répétition et de télétravail forcé, la toxicité de cette culture d’entreprise saute aux yeux. La distance et la vie sociale atrophiée abolissent l’esprit d’équipe. Dans les promotions 2019 et les suivantes, combien resteront à bord ? Même si la structure pyramidale de ces groupes implique un turnover élevé, leur capacité à attirer et retenir les talents est remise en cause.
Vu la distance qui sépare les grands discours des actes, on peut douter de l’aptitude des firmes à régler le problème, ou même à considérer qu’il en existe un. Il y a près de dix ans déjà, la mort d’un stagiaire à la City avait poussé quelques grands noms de Wall Street à promettre à leurs recrues un meilleur équilibre entre vie professionnelle et privée. Des engagements vite oubliés. Et pour cause : les dirigeants censés promouvoir de nouvelles pratiques sont eux-mêmes le produit de cette culture de l’excès. Bill Michael, ancien patron de KPMG forcé de rendre son tablier après avoir dit à ses troupes de cesser de se plaindre et de jouer les victimes, en offre un bon exemple. Difficile de changer un système de valeurs qui vous a porté au pinacle.
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