L’hypothèse cachée dans l’optimisation de Markowitz
L’optimisation de Markowitz, prix Nobel en 1990, décédé en juin 2023, a eu un impact majeur sur la finance. Elle a influencé la gestion discrétionnaire d’actifs, avec une meilleure diversification, les gestions systématiques (portefeuilles risk parity, minimum variance, maximum diversification, fonds alternatifs quantitatifs), ainsi que la restructuration de l’industrie autour des indices et des ETF (exchange-traded funds), mais aussi la finance d’entreprise, avec la fameuse formule du MEDAF (Modèle d'évaluation des actifs financiers) qui définit depuis les taux d’actualisation ou les taux de rendement exigé.
L’optimisation de portefeuille se base sur la minimisation du risque, sous contrainte de maintenir constante la rentabilité du portefeuille
Pourtant, il y a une unanimité pour considérer que dans la pratique, la formule de Markowitz ne fonctionne pas. Dans mon article (1) paru dans le Journal of Investment Strategies, j’introduis une deuxième matrice qui a un impact pour la gestion d’actifs, pour ceux qui ne considèrent pas que le marché est à l’équilibre et qui veulent battre ce dernier. Il semblerait qu’il faille juste éviter d’utiliser la formule de Markowitz (l’inverse de la matrice de corrélation) pour optimiser son portefeuille. Les praticiens sauront ainsi pourquoi la formule de Markowitz ne donne pas de bons résultats, qu’il faut arbitrairement réduire les corrélations ou ajuster sa formule.
Pour rappel, l’optimisation de portefeuille se base sur la minimisation du risque, sous contrainte de maintenir constante la rentabilité du portefeuille. Markowitz dérive alors la solution en supposant principalement que l’espérance des rendements des différents actifs est connue (et certaine) et que le risque est mesuré par les écarts-types des rendements. La solution dérivée mathématiquement revient alors simplement à déterminer les poids en risque du portefeuille selon les espérances normalisées par les risques (ratios de Sharpe), retransformées par l’inverse de la matrice de corrélation des rendements. Cette transformation va perturber la construction du portefeuille, en surpondérant les poids des actifs qui apportent de la diversification ou de la couverture, pour ceux qui sont peu corrélés ou négativement corrélés, et en sous-pondérant les autres. Malheureusement, en pratique, la formule de Markowitz considère que les espérances et les corrélations ne sont pas incertaines. Elle va se concentrer sur des combinaisons qui généreraient de fortes rentabilités un peu aberrantes, basées sur les quelques corrélations et espérances trompeuses considérées comme sûres et certaines.
En 2018, un article écrit par des physiciens qui se basaient sur des considérations de symétrie inspirées de la physique prétendait que seul le portefeuille « rotationnel invariant » devrait être le portefeuille qui fait sens. Or ce portefeuille est déterminé par l’inverse de la racine carrée de la matrice de corrélation, ce qui est incohérent avec la formule de Markowitz et l’inverse de la matrice de corrélation. Les auteurs n’ont toutefois pas montré l’optimalité d’un tel portefeuille.
En pratique, la formule de Markowitz considère que les espérances et les corrélations ne sont pas incertaines
L’incohérence entre les deux formules m’a fortement intrigué. Je me suis rendu compte qu’il fallait introduire une deuxième matrice de corrélation pour décrire les corrélations entre les espérances des rendements, qui étaient en fait elles-mêmes stochastiques et incertaines. Un de mes collègues m’avait alors rétorqué que rajouter de l’incertitude aux espérances ne faisait qu’augmenter la variance. Néanmoins, l’incertitude de l’espérance ne génère pas de risque, en tout cas pas celui qui est mesuré par les praticiens*. La deuxième matrice de corrélation peut être interprétée aussi comme la matrice de corrélation des rendements sur des échelles de temps grandes (supérieures à plusieurs années), alors que la première matrice se base sur des rendements en prenant des échelles de temps courtes (inférieures au mois).
La solution optimale en intégrant cette deuxième matrice a été dérivée dans mon article. Elle dépend non seulement de la matrice de corrélation des rendements mais aussi de cette deuxième matrice qui reste inconnue car difficile à estimer. Puis plusieurs formes de cette deuxième matrice ont été implicitement identifiées dans plusieurs cas, notamment pour retrouver la solution de Markowitz ou celle en racine carrée des physiciens, et ainsi unifier les différentes approches. Pour retrouver celle de Markowitz, il faut que la deuxième matrice de corrélation soit similaire à la première avec une invariance de la matrice de corrélation. Pour retrouver celle des physiciens, il faut que la deuxième matrice de corrélation ait une certaine forme aléatoire. Or la forme aléatoire semble bien plus probable. Ainsi la racine de la matrice de corrélation serait plus adaptée, ce qui revient quand les corrélations sont faibles à les réduire préalablement par deux dans l’optimisation de Markowitz. C’est d’ailleurs une « recette de cuisine » couramment utilisée, et qui est maintenant justifiée.
En résumé, cette deuxième matrice qui est introduite n’a pas d’impact sur la formule du MEDAF où le portefeuille de marché est supposé à l’équilibre, avec pour conséquence une invariance de la matrice de corrélation. Il est clair que Markowitz a obtenu le prix Nobel car d’autres économistes, dont Sharpe, ont poursuivi ses travaux en aboutissant au MEDAF, modèle d'équilibre, qui détermine les espérances théoriques des rendements afin que le portefeuille de marché (celui qui est possédé par l’ensemble des investisseurs) soit le portefeuille optimal. On retrouve ainsi le lien entre la rentabilité exigée par les financiers, la rentabilité du taux sans risque et le bêta de l’investissement par rapport à ce portefeuille de marché supposé optimal.
Mais, maintenant nous savons, grâce à cette deuxième matrice, pourquoi il vaut mieux éviter d’utiliser l’inverse de la matrice de corrélation pour optimiser son portefeuille.
[1] VALEYRE, S. «Optimal trend-following portfolios», Journal of Investment Strategies 2024 volume 12 N°3.
*L’incertitude de l’espérance ne génère pas un risque qui diffuse en racine du temps, mais un risque qui croît proportionnellement avec l'échelle de temps, donc qui est négligeable à l’échelle de la journée ou du mois. Pour rappel, Markowitz ne prend dans son analyse qu’une seule période d’investissement pour la détermination de l’espérance des rendements, du risque et des corrélations. Dans la pratique, les corrélations sont mesurées à partir des rendements journaliers, hebdomadaires ou mensuels qui n’est pas la période d’investissement et les corrélations des espérances ne sont pas mesurables directement.
Plus d'articles du même thème
-
Des vents contraires ont soufflé en juillet sur les marchés
Après un bon début de mois, la reprise des hostilités au Moyen-Orient a provoqué une nouvelle flambée des prix du pétrole et une repentification des courbes de taux. Les marchés actions ont été affectés par la correction des valeurs de semi-conducteurs. -
Nicolas Mary rejoint la MGEN comme directeur des investissements
En provenance de CCR, il succède à Géraldine Brasseur, qui dirigeait les investissements de la mutuelle depuis dix ans. -
Les fonds de pension australiens surfent sur la performance des actions mondiales
Selon un récent rapport, le système de retraite australien, dont la moitié des actifs est investie à l'étranger, est l’industrie d'épargne retraite en croissance la plus rapide au monde. -
Le secteur technologique suscite le doute en Bourse
L’indice des valeurs exposées au secteur des semiconducteurs a perdu 20% depuis son pic du 22 juin, actant son entrée en «bear market», tout comme le Kospi coréen. Les investisseurs s'interrogent sur l'opportunité de se positionner sur les puces mémoires, les infrastructures, les hyperscalers, ou des modèles plus légers. -
La value profite des différentes rotations actions
Les marchés ont effectué une rotation des petites capitalisations et des valeurs de croissance vers les grandes capitalisations et la value en Europe. Aux États-Unis, la rotation a surtout bénéficié aux petites capitalisations. -
L'Eiopa boucle sa revue de Solvabilité II en vue d'une application début 2027
Le régulateur européen des assureurs a livré le 15 juillet 2026 les huit derniers textes de son mandat de revue de la directive.
ETF à la Une
Fineco AM lance trois ETF Ucits avec Amundi
- BNP Paribas est reconduit comme banque dépositaire par la caisse de retraite obligatoire des experts-comptables italiens
- Gestion d'actifs : le bilan de juillet 2026
- BlackRock lance la tokenisation de ses fonds monétaires UCITS en Europe
- Goldman Sachs AM lance une plateforme d’investissement basée sur l’IA
- Allianz valorise Pimco au moins 31,8 milliards d’euros en rachetant ses actionnaires minoritaires
Contenu de nos partenaires
-
ConvergencesDroite et centre : un programme (déjà) commun pour 2027
En attaquant Gabriel Attal pour plagiat, David Lisnard montre qu'il existe quelques grands axes politiques autour desquels les candidats de l'ex-majorité présidentielle et Les Républicains peuvent s'entendre -
Présidentielle : la bataille du « socle commun » passe aussi par le Sénat
Les sénatoriales ne devraient pas bouleverser les équilibres de la Chambre haute. Mais l’arrivée probable d’un groupe RN et l’affaiblissement de la droite qu’elle entraînera, pourrait transformer le Palais du Luxembourg en terrain d’expérimentation de la présidentielle -
Spiritisme« En maintenant caché le Guide suprême, le régime iranien veut semer la confusion »
Le président iranien a évoqué une communication « difficile » avec Mojtaba Khamenei, qui n'est toujours pas apparu en public