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L’autonomie numérique de l’Europe
Quand on parle d’autonomie numérique européenne, on pense souvent au cloud, à l’intelligence artificielle ou aux semi‑conducteurs.
Mais, dans la pratique, tout commence par quelque chose de plus fondamental : les infrastructures numériques.
Cette approche est au cœur de la stratégie européenne. Avec la Décennie numérique à l’horizon 2030 (Digital Decade Policy Programme 2030), l’Union européenne structure la transformation autour de quatre piliers : les infrastructures numériques, la numérisation des entreprises, les services publics numériques et les compétences numériques.
L’infrastructure y est pensée comme une base commune, qui permet aux technologies de fonctionner, de se déployer et de rester sous contrôle en Europe.
Définir les « infrastructures numériques » et faire évoluer le paysage de l’investissement
- L’hébergement des données et les bâtiments à haute efficacité énergétique,
- Les réseaux de transport et d’énergie intelligents,
- L’automatisation industrielle et les systèmes logistiques,
- Des architectures informatiques d’entreprise sécurisées,
- Des services publics numériques interopérables,
- Des chaînes d’approvisionnement résilientes et l’accès aux matériaux critiques.
L’implication majeure du cadrage politique européen est que l’infrastructure numérique est appréhendée comme un système, et non comme un secteur. Les réseaux de fibre optique, la 5G et la connectivité en périphérie en constituent le cœur, mais n’en représentent qu’un élément parmi d’autres.
Telle que définie par l’UE, l’infrastructure numérique englobe également :
Cette définition aide à comprendre pourquoi de nombreuses entreprises européennes sont désormais vues comme des acteurs clés des infrastructures stratégiques, et non plus comme de simples bénéficiaires de la croissance technologique.
Elle explique aussi pourquoi les financements publics en Europe ne se limitent pas aux logiciels ou au cloud : ils soutiennent aussi les infrastructures, la connectivité, la digitalisation des industries et la cybersécurité, offrant ainsi une visibilité durable sur les investissements futurs.
Connectivité souveraine : les opérateurs télécoms et les équipements de réseau comme infrastructures critique
Si l’autonomie est l’objectif, la connectivité en est la première contrainte. Les objectifs numériques de l’UE visent des réseaux qui ne soient pas seulement rapides, mais aussi sécurisés, résilients et maîtrisables. À cet égard, certaines des principales entreprises européennes de télécommunications sont désormais considérées comme des actifs stratégiques et des infrastructures critiques : elles exploitent les réseaux qui constituent le socle de l’adoption du cloud, de la digitalisation des entreprises et des services publics numériques.
Le soutien des politiques européennes renforce le rôle stratégique des infrastructures numériques. Des programmes comme CEF Digital financent le déploiement des réseaux (fibre, 5G), en facilitant et en accélérant de grands projets, souvent avec des investissements publics et privés.
Au-delà des opérateurs, les fournisseurs d’équipements télécoms sont essentiels : ils permettent une connectivité sécurisée pour les particuliers comme pour les infrastructures clés (industrie, transports, services publics). Réduire la dépendance à des acteurs non européens renforce aussi la sécurité et la résilience.
Construire l’épine dorsale : construction, ingénierie et matériaux
L’infrastructure numérique est physique. Les données doivent être hébergées quelque part, les réseaux doivent être construits, et les services numériques reposent in fine sur l’électricité, le refroidissement et les connexions de transport. Cela place la construction, l’ingénierie et les matériaux au cœur des ambitions numériques de l’Europe, en particulier alors que l’UE cherche à accroître ses capacités domestiques de données. Les activités de nombreuses entreprises du secteur de la construction et de la maintenance correspondent étroitement aux priorités intégrées dans les programmes « NextGenerationEU » et « Recovery and Resilience Facility ».
Le secteur des matériaux est tout aussi stratégique, avec des entreprises européennes de premier plan qui fournissent des produits de construction avancés contribuant à la réalisation de bâtiments à haute efficacité énergétique et à faible intensité carbone. En effet, l’articulation entre la « Décennie numérique » et le « Green Deal » implique que les infrastructures numériques doivent être à la fois évolutives et durables. L’efficacité énergétique n’est pas un simple « bonus » pour l’hébergement des données, mais un facteur déterminant en matière d’impact environnemental, de coûts d’exploitation et d’acceptabilité politique.
Numériser la base productive : automatisation industrielle, services informatiques et logistique
L’autonomie européenne va au-delà du stockage des données : elle implique aussi de maîtriser les systèmes numériques qui font fonctionner l’industrie, l’énergie et les chaînes d’approvisionnement. L’Europe mise donc sur ses propres entreprises pour développer des outils fiables, sécurisés et moins dépendants de technologies externes.
Les services informatiques et la cybersécurité jouent un rôle clé en garantissant des systèmes compatibles, sûrs et conformes aux règles européennes, indispensables à la confiance et à la continuité des activités.
Enfin, la logistique relie le numérique et le physique : mieux gérer les flux de données et de marchandises, avec des infrastructures plus automatisées, est essentiel pour rendre les chaînes d’approvisionnement plus solides face aux crises.
Le pilier sous-estimé : actifs réels, localisation des données et résilience
Une dernière dimension de la souveraineté numérique est souvent négligée, car elle se situe en dehors du cadre technologique conventionnel : les actifs réels. À mesure que les volumes de données augmentent et que les risques géopolitiques s’intensifient, la localisation physique, la structure de propriété et la résilience des infrastructures prennent une importance croissante. La question n’est plus seulement de savoir « qui fournit le logiciel ? », mais aussi « où l’infrastructure est-elle située, sous quelle juridiction, avec quel niveau de redondance et quelles garanties de continuité opérationnelle ? ».
Les développeurs et exploitants européens d’infrastructures renforcent cette dimension en s’impliquant dans la gestion d’actifs critiques. Si la réglementation peut imposer des normes, elle ne saurait se substituer à des capacités physiques. Si l’Europe veut garantir la souveraineté des données et la résilience opérationnelle, elle doit construire et exploiter les actifs qui rendent possibles la localisation et la redondance.
Les « 3C » de l’investissement : capex, capacités et contrôle
La souveraineté numérique de l’Europe ne pourra pas reposer uniquement sur la réglementation. Elle requiert des capacités industrielles, une connectivité sécurisée, des chaînes d’approvisionnement résilientes, des infrastructures physiques sobres en énergie et des investissements soutenus en capital. C’est pourquoi les champions européens de l’industrie, des télécoms, des infrastructures, de la logistique, des services IT et des actifs réels sont essentiels : ensemble, ils fournissent la couche habilitante qui permettra de transformer l’ambition politique en réalité opérationnelle.
Soutenues par des engagements de politique publique substantiels et pluriannuels, les entreprises actives dans ces domaines offrent aux investisseurs une exposition structurelle aux priorités européennes de long terme.
En réalité, l’opportunité ne se limite pas à la « croissance technologique » : nous évoluons de plus en plus dans un monde où le pouvoir revient à ceux qui contrôlent les réseaux, les infrastructures et les systèmes industriels. La capacité de l’Europe à financer, construire, sécuriser et exploiter sa propre infrastructure numérique pourrait ainsi constituer une opportunité d’investissement majeure dans le cadre de la quête d’autonomie stratégique.
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