Les risques du «greenwashing» rattrapent la gestion d’actifs
Desiree Fixler sera restée pendant quelques mois seulement responsable de l’investissement durable de DWS, avant d’être licenciée en mars 2021. Assez pour déstabiliser son ex-employeur, qu’elle accuse de mentir sur la réalité de ses placements répondants à des critères ESG (environnemental, social et de gouvernance). Saisis du dossier, la Securities and Echange Commission et des procureurs fédéraux américains ont ouvert une enquête sur la filiale de Deutsche Bank, deuxième gestionnaire d’actifs coté européen derrière le français Amundi. Le régulateur allemand, la BaFin, en aurait fait de même, selon Bloomberg.
La nouvelle a électrisé jeudi les investisseurs. L’action DWS a terminé la séance en baisse de 13,7%, à 36 euros. Un plongeon qui ne s’est pas étendu aux autres valeurs du secteur, le français Amundi finissant sur un recul de 0,6%. Mais l’affaire peut donner des sueurs froides à tous les gestionnaires d’actifs, et au-delà, à toutes les entreprises qui se proclament responsables sans s’en donner les moyens. Elle matérialise les risques de réputation liés au «greenwashing», cette propension à se dire plus vert que la réalité.
Présentation trompeuse
Dans l’industrie de l’asset management, c’est à qui se proclamera plus ESG que le voisin. Car c’est là que se concentre la croissance du marché en termes de collecte : chez DWS, ces produits ont représenté 30% des 30 milliards d’euros de flux nets enregistrés l’an dernier. Dans son rapport annuel 2020, la filiale de Deutsche Bank affirmait gérer 396 milliards d’euros d’encours intégrant des critères ESG, auxquels s’ajoutaient 94 milliards de fonds spécifiquement dédiés à ce segment, soit plus de la moitié de ses 800 milliards d’euros d’actifs sous gestion. Une présentation flatteuse… et trompeuse, affirme son ancienne responsable de l’investissement durable, recrutée pour faire de DWS un leader mondial. Le groupe serait en réalité loin d’avoir les idées aussi claires sur les critères qu’il applique pour noter ou analyser les entreprises dans lesquelles il investit, selon des documents internes et des échanges de mails révélés par le Wall Street Journal.
«Nous rejetons fermement les allégations faites par [cette] ancienne employée», a réagi hier soir DWS. Le groupe «s’en tient» aux informations de son rapport annuel, et rappelle que le document fait bien le distingo entre encours ESG purs, et encours intégrant une approche ESG.
La balle est désormais dans le camp des superviseurs financiers. Ceux-ci étudient le dossier sous l’angle de l’information fournie aux investisseurs. «Pour éviter une enquête et les risques de réputation qui y sont liés, les entreprises ont besoin d’une stratégie ESG claire avec des indicateurs quantifiables et vérifiables, et doivent tester leurs communiqués et leurs rapports annuels, comme celui de DWS, avant publication», rappellent les avocats du cabinet Kilpatrick Townsend & Stockton.
Le risque de greenwashing est déjà bien présent à l’esprit des investisseurs. Ces derniers étaient 44% à le placer au premier rang de leurs préoccupations en matière d’ESG, devant le coût de ces produits (42%) et leur performance (38%), selon un sondage réalisé en mai par la société britannique de conseil en investissement Quilter.
Flou artistique
Du côté des régulateurs, l’Autorité des marchés financiers a publié dès mars 2020, pour la France, une doctrine anti-greenwashing. La BaFin lui a emboîté le pas début août en lançant une consultation. A l’échelle européenne, le règlement SFDR (Sustainable Finance Disclosure Regulation), relatif à la transparence en matière de finance durable, est entré en vigueur en mars. Un texte que beaucoup de gestionnaires d’actifs auraient souhaité voir s’appliquer après la définition de la taxonomie verte européenne. Surtout, si le règlement impose la plus grande transparence possible, il laisse à chaque asset manager le soin de définir sa méthode pour quantifier le risque «durable» d’un portefeuille. Le flou artistique demeure, qu’illustre aussi la multiplicité des labels nationaux pour l’investissement responsable.
DWS n’est pas le seul à voir ses engagements ESG remis en cause par un ex-salarié. Tariq Fancy, ancien responsable de l’investissement durable chez BlackRock, critique régulièrement la conversion tardive du numéro un mondial de la gestion aux vertus des critères extra-financiers. Il la juge avant tout motivée par des intérêts commerciaux. Dans un essai publié ce mois-ci, il va même jusqu’à qualifier l’investissement durable de «dangereux placebo» face à l’urgence climatique. Ambiance.
Plus d'articles du même thème
-
Les entreprises au défi de l'allocation durable de leur trésorerie et épargne
Pour un dollar destiné aux énergies fossiles, seulement 42 centimes sont dirigés vers la transition énergétique, selon Impact France et Reclaim Finance. Pour eux, il faut que les entreprises sélectionnent davantage des partenaires financiers justifiant d'engagements concrets lorsqu'elles leur confient leur trésorerie ou leur épargne salariale. -
Les fonds de pension danois atteignent leurs objectifs d'investissements verts avant l'heure
L'Association danoise des assurances et des fonds de pension (F&P) vient de publier un rapport indiquant que le secteur a rempli ses engagements en matière d'investissements verts cinq ans avant l'heure. -
Carine Smith Ihenacho va quitter le fonds souverain norvégien
La responsable de la gouvernance et de la conformité, qui supervise l’investissement et l’actionnariat responsables du plus grand fonds de pension du monde, le quittera à la fin de l’année. -
L’OCDE alerte sur le financement de la biodiversité
La biodiversité reste le parent pauvre de la finance durable. Malgré la naissance d'une économie dédiée, moins de 1% des émissions d'obligations vertes concernent la protection de la nature. -
Le FRR confie 420 millions d’euros à des gérants de dette privée
Le Fonds de réserve pour les retraites a retenu trois gérants français pour des mandats consacrés à la dette unitranche. -
Le secteur privé s'organise pour financer la transition
Alors que plus de 85 % des investissements bas carbone reposent sur des financements privés, les Universités d'été de la Finance de Demain ont placé leur financement au cœur des enjeux de souveraineté européenne et de transition sociétale.
ETF à la Une
Les ETF mondiaux continuent de faire le plein, l’or et le bitcoin accélèrent en août
- Amundi repasse devant UBS dans le classement des gestionnaires de fonds ouverts en Europe
- Fusions-acquisitions : la gestion d'actifs n'a pas pris de vacances en août
- Sidney Oury : «L'objectif d'IVO est d'atteindre un tiers d'encours internationaux d'ici à trois ans»
- Les ETF mondiaux continuent de faire le plein, l’or et le bitcoin accélèrent en août
- Les entreprises au défi de l'allocation durable de leur trésorerie et épargne
Contenu de nos partenaires
-
IA : avec son nouveau modèle Astra, OpenAI assure le spectacle
L'entreprise de Sam Altman a dévoilé hier soir son nouveau modèle d'IA. La bataille à distance contre Anthropic pour dominer l'intelligence artificielle continue de plus belle -
Royaume-Uni : à Birmingham, le duo Farage-Bardella a rejoué la carte de l’Entente cordiale
Le chef du Rassemblement national était l’invité d’honneur de Nigel Farage à la conférence de rentrée de Reform UK. Sur la scène principale, ils ont signé un protocole d’accord autorisant le renvoi en France des migrants en situation irrégulière interceptés dans la Manche -
Entre l'Espagne et le Maroc, l'apaisement tourne au piège politique pour Pedro Sanchez
Après la crise migratoire à Ceuta, le Premier ministre espagnol rejette toute responsabilité du Maroc. Mais la stratégie pourrait lui coûter très cher, alors qu'il est accusé de manquer de fermeté jusqu'au sein de son gouvernement