La plainte des Etats-Unis contre S&P révèle au grand jour les secrets de l’agence
McGraw Hill peut se faire du souci. Ses dirigeants ont dû pâlir à la lecture de la plainte au civil que les Etats-Unis ont déposée contre le groupe et sa filiale S&P, en raison du rôle joué par l’agence de notation dans la bulle des titrisations (CDO) adossées à des prêts immobiliers subprimes.
Le texte de 120 pages, qui s’appuie sur de nombreux documents internes, fourmille d’anecdotes. Parmi les plus croustillantes: en plein retournement du marché immobilier américain, en mars 2007, un analyste de S&P parodie la chanson Burning down the house des Talking Heads devant ses collègues hilares; en avril, deux autres se livrent à un échange de messages désabusés. «Nous noterions même un produit structuré par des vaches», lâche l’un d’eux.
Sur le fond, les Etats-Unis reprochent à S&P d’avoir trahi son engagement d’émettre des opinions objectives et indépendantes, sans conflit d’intérêts. La plainte s’efforce de démontrer qu’au cours des années 2000, l’agence a sacrifié aux gains de parts de marché la qualité de ses modèles d’évaluation. Elle s’attarde longuement sur deux d’entre eux, Levels et CDO Evaluator, l’un destiné à apprécier les titrisations de prêts au logement (RMBS), l’autre les obligations adossées à ces RMBS.
Dès 2003, mais surtout à partir de 2005, la mise à jour de ces outils pour les rendre plus robustes pose à l’agence un dilemme: si elle durcit trop ses hypothèses, elle risque de perdre des revenus au profit de Fitch et de Moody’s. En juillet 2005, S&P décide même de retarder le lancement d’une nouvelle version de CDO Evaluator après avoir sondé discrètement des banques. «Bear Stearns nous a dit que les opportunités de business que nous perdrions en nous écartant de structures high yield ne seraient pas compensées par une hausse des volumes de notation de pools très bien notés», justifie l’un des patrons de l’activité.
S&P fera finalement tourner en parallèle deux versions, la seconde moins contraignante que le modèle initial. La faillite de deux fonds de Bear Stearns en juin 2007 marquera le début de la crise financière.
Alors que la montée des défauts dans les RMBS apparaît dès fin 2006, S&P continue à noter AAA des CDO adossés à du subprime entre mars et juin 2007. Cette année-là, malgré le gel des transactions après juillet, l’agence a empoché 203 millions de dollars de revenus grâce aux CDO, contre 182 millions en 2006 et 96 millions en 2005.
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