La chronique de l'actualité

Quand les tabous tombent chez Chanel

le 22/06/2018

Philippe Mudry

En ces temps de ruptures historiques tous azimuts, les plus vieux dictons eux-mêmes sont dépassés.

« Pour vivre heureux, vivons cachés » : faux, constate Chanel qui, quoique totalement privée, a décidé pour la première fois de publier ses comptes.

Parce que « sa culture de discrétion ne servait plus l’entreprise ».

De la part de la famille Wertheimer, pour laquelle discrétion rime avec secret, ce n’est pas un changement mais une révolution.

Bien sûr, à l’heure où Hermès fait une entrée triomphale au sein du gratin du CAC 40, avec un multiple de capitalisation de près de 30, l’idée que Chanel pourrait vouloir profiter des valorisations stratosphériques dont jouissent à la cote les valeurs du luxe vient tout de suite à l’esprit.

Mais dans un entretien à l’agence Reuters, l’entreprise écarte résolument toute idée de cotation ou de perte d’indépendance « pour les cent ans qui viennent ». Et pour qui s’en tient aux chiffres, se coter n’est en effet en rien urgent.

Avec près de 10 milliards de dollars de chiffres d’affaires, 28% de marge opérationnelle, 18,6% de résultat net, pas de dette et un capital détenu à 100% par une famille dont la fortune estimée dépasse 20 milliards d’euros, Chanel peut poursuivre pendant des lustres encore sa vie d’entreprise familiale.

Mais dans la compétition impitoyable qu’elles se livrent entre elles, les marques se doivent non seulement de gagner beaucoup mais aussi de séduire beaucoup.

Les clients d’abord bien sûr : il est probable que la volonté affichée par Gucci, qui vient de dépasser 6 milliards d’euros de chiffre d’affaires, de rattraper Louis Vuitton, le leader des marques du secteur, n’est pas passée inaperçue chez Chanel qui joue dans la catégorie de la marque-phare de LVMH.

Dès lors publier ses chiffres est une autre façon d’affirmer sa suprématie, et aussi de séduire les talents.

Car travailler dans des entreprises cotées, qui alignent comme ses grandes rivales les records de performance et de rentabilité, c’est pour les grands créatifs de demain l’assurance d’une exposition et d’une richesse maximales.

Alors que le grand créateur maison Karl Lagerfeld a largement entamé sa huitième décennie, c’est un enjeu dont Chanel ne peut pas se désintéresser.  

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