Le krach du Terra ébranle l’édifice des stablecoins

le 12/05/2022 L'AGEFI Quotidien / Edition de 7H

Longtemps présenté comme le stablecoin le plus prometteur du marché, l'écosystème Terra est aujourd'hui au bord du gouffre.

Le Luna, de l’écosystème Terra
Le Luna, de l’écosystème Terra, a perdu près de 90% de sa valeur.

Sur le papier, il y avait tous les ingrédients pour rassurer les investisseurs sur les ambitions et la solidité de l’écosystème Terra, un cryptoactif fondé en 2018 par deux entrepreneurs sud-coréen Daniel Shin et Do Kwon. Son jeton Luna s’était apprécié de plus de 15.000% ces 12 derniers mois, faisant passer sa valeur de 60 centimes à plus de 100 dollars, le propulsant rapidement dans le top 10 des cryptos les mieux valorisées. Son stablecoin UST adossé au cours du dollar (un jeton UST = 1 dollar) connaissait également une belle réussite en rentrant dans le top 4, derrière les géants que sont l’USDT (Tether) ou l’USDC (Circle). En février, la fondation Luna, qui pilote l’écosystème Terra, annonçait lever 1 milliard d’euros auprès d’investisseurs comme Three Arrows Capital et Jump Crypto. La fondation avait également acheté plus de 40.000 bitcoins depuis fin mars.

Cerise sur le gâteau : le rendement annuel proche des 20% pour tous les jetons UST immobilisés sur son protocole de finance décentralisée (DeFi) Anchor restait quasiment inchangé. Terra était donc, de loin, l’écosystème à la mode et son clivant fondateur Do Kwon pouvait jubiler sur les réseaux sociaux. Jusqu’au samedi 7 mai, date du début de ce que tout le monde s’accorde désormais à qualifier de catastrophe historique à l'échelle de cette jeune industrie.

Retraits massifs
sur le protocole Anchor

Pour comprendre les ennuis auxquels fait face Terra, il faut savoir comment il fonctionne. L’écosystème regroupe d’un côté le jeton Luna et de l’autre l’UST, son stablecoin que l’on qualifie d’algorithmique. Quand la demande est trop forte, son prix baisse. Le danger est évidemment que sa valeur finisse par tomber à zéro. Pour l’empêcher, il est possible pour les utilisateurs d’échanger un dollar d’UST contre un dollar de Luna, et inversement. Ainsi, quand la valeur de l’UST tombe en dessous d’un dollar, les utilisateurs sont incités à l’échanger contre du Luna, ce qui réduit l’offre en circulation. Même principe quand la valeur de l’UST est supérieur au dollar : il est avantageux d’échanger des Luna pour obtenir des UST. Ce système d’arbitrage permet à l’UST, en théorie, de garder sa parité avec le dollar.

Mais cette belle mécanique s’est enrayée le samedi 7 mai, avec de nombreux retraits constatés sur le protocole Anchor vers Curve, un échangeur décentralisé dont la spécialité est le trading…de stablecoins. Ce qui a permis aux attaquants d’inonder le marché d’UST, lui faisant ainsi perdre son ancrage au dollar. Par la suite, un mouvement de prédation s’est mis en place pour profiter de l’arbitrage en échangeant des UST contre des Luna, ce qui n’a pas permis à l’UST de rester adossé au dollar. En moins d’une semaine, la valeur totale bloquée sur le protocole Anchor s’effondrait de 85%.

Depuis, le Luna a perdu près de 90% de sa valeur. L’UST dégringolait aussi, touchant les 22 cents alors qu’il est censé valoir un dollar. Et la capitalisation de Terra passait de 18 milliards à un peu moins de 6 milliards en quelques jours. «C’est un krach historique. Je ne vois pas ce qui pourrait sauver l'écosystème maintenant. La perte de confiance est trop grande», constate Marc Zeller, figure historique de la DeFi (finance décentralisée) et responsable des relations développeurs au sein de Aave, un protocole open-source DeFi. La fondation Luna, garante du maintien de la parité de l’UST, a bien tenté d’éteindre le feu en liquidant tous les bitcoins qu’elle avait pourtant récemment achetés comme collatéral, mais cela n’a pas suffi. La mécanique est amplifiée par la chute généralisée des marchés crypto.

Une «chance pour l’industrie» ?

Ces derniers jours, plusieurs voix s’étaient élevées, dont celle de Marc Zeller, pour dénoncer les risques qui pesaient sur l’écosystème. «Beaucoup de petits porteurs ont été attirés par le rendement proposé par Anchor. La réalité, c’est que pour proposer un tel rendement, vous êtes obligés de dépenser plus que ce que vous avez. Rien que pour exister, Anchor coûtait 5 millions d’euros par jour. Il est normal qu’au premier coup de vent, tout explose», explique-t-il.

Après la chute de Terra, la secrétaire au Trésor américaine Janet Yellen n’a pas manqué l’occasion de rappeler que les cryptoactifs ont «besoin d’un cadre (réglementaire) approprié.»

Les autres gros stablecoins non-algorithmiques du marché comme Tether n’ont pas rencontré de problèmes majeurs, restant à la parité avec le dollar. Pour Marc Zeller, il faut maintenant que «les régulateurs comprennent que le problème, ce ne sont pas les stablecoins dans leur ensemble, mais bien les stablecoins algorithmiques, qui sont une aberration économique. On a déjà essayé avant Terra et ça ne marche pas. C’est une chance pour l’industrie que ce genre de catastrophe arrive maintenant, ça va structurer le marché.»

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