Politique monétaire

Un climat de changement

le 19/12/2019 L'AGEFI Hebdo

Les banques centrales cherchent à opérer une rupture épistémologique en essayant d’intégrer le risque climatique, sans remettre en question leur mandat actuel.

Un climat de changement
Ouvrant la porte à un assouplissement quantitatif « vert », la présidente de la BCE, Christine Lagarde, a suscité de vives réactions.
(Bloomberg)

En 2015, Mark Carney, alors gouverneur de la BoE (Bank of England), avait montré la voie, en relayant les théories sur les stranded assets (actifs échoués). La conduite de travaux visant à les prendre en compte est la raison d’être du NGFS (Network for Greening the Financial System), un groupe de banquiers centraux et de superviseurs qui compte désormais 54 membres et 12 observateurs. « En 2018, près de 900 catastrophes naturelles ont été enregistrées, entraînant des pertes globales d’environ 180 milliards de dollars. Seulement 45 % de ces pertes étaient assurées. La majorité des pertes ont été couvertes par les ménages privés, les entreprises ou les pouvoirs publics », constate le NGFS dans une étude parue en octobre 2019.

Les dernières projections du PNUE (Programme des Nations Unies pour l’environnement), publiées fin novembre, montrent que la trajectoire des émissions place l’augmentation des températures dans une fourchette comprise entre 3°C et 5°C. « Avec le risque climatique, l’industrie financière est exposée à horizon 2025-2030 à un risque de même intensité que les subprime », a déclaré Nicolas Hulot lors d’une conférence organisée par la Banque de France, le 13 décembre.

Les banques centrales et les superviseurs allouent des moyens humains et techniques croissants à l’analyse des phénomènes climatiques. « La BCE recrute des analystes spécialisés dans l’environnement depuis plusieurs années déjà. Le défi consiste à transposer cette analyse dans la sphère financière », a expliqué Paul Hiebert, chef de la division Risque systémique et institutions financières au sein de la BCE (Banque centrale européenne), lors d’un colloque du NGFS, le 25 novembre. « La BCE s’attache à définir l’univers des données pertinentes pour calculer l’exposition des établissements financiers au CO2. Les banques européennes ne sont pas forcément très exposées, mais leur exposition est concentrée dans 20 entreprises (voir graphique). Des travaux de modélisation ont été engagés, avec l’ambition de créer des modèles dynamiques. Nous espérons les publier prochainement », a-t-il poursuivi. « Nous envisageons de publier des propositions de scénario au printemps 2020, qui permettront de lancer le dialogue et de favoriser une approche harmonisée entre juridictions », annonce Morgan Després, responsable du secrétariat du NGFS et directeur adjoint de la stabilité financière à la Banque de France. En France, l’ACPR (Autorité de contrôle prudentiel et de résolution) mènera en 2020 des stress tests climatiques auprès des banques et des compagnies d’assurance.

Indépendance en question

La Fed, grande absente du NGFS, mène ses propres travaux. S’exprimant à l’occasion d’un colloque de la Fed de San Francisco, Lael Brainard, membre du conseil des gouverneurs de la Fed, a rappelé le 8 novembre que certains assureurs avaient mis fin aux polices d’assurance dans les zones sujettes aux incendies, ce qui « modifie les coûts d’accession à la propriété et les profils de risque des hypothèques précédemment souscrites ».

Les politiques futures des banques centrales pourraient donc être influencées par les résultats de ces différents travaux. « Dans la mesure où le changement climatique et les réponses politiques associées affectent la productivité et la croissance économique à long terme, il peut y avoir des implications pour le niveau neutre à long terme du taux d’intérêt réel, qui est un élément clé de la politique monétaire », a ainsi déclaré Lael Brainard.

Face à de tels bouleversements, les gouvernements doivent-ils songer à modifier le mandat des banques centrales ? Les premières prises de parole de Christine Lagarde, ouvrant la porte à un « Green QE » (assouplissement quantitatif « vert ») ont provoqué de vives réactions. « Une politique monétaire qui poursuit explicitement des objectifs de politique environnementale risque d’être surchargée. Et à long terme, l’indépendance de la banque centrale pourrait être remise en cause. Ce qui m’importe, c’est que nous ne faisions pas la promotion de la soutenabilité en utilisant des instruments qui servent à d’autres fins », a déclaré Jens Weidmann, président de la Bundesbank, le 29 novembre.

« La mission d’une banque centrale est avant tout d’assurer la quantité et la croissance correctes de la monnaie dans l’économie, analyse sir John Greenwood, économiste en chef chez Invesco. La banque centrale peut également avoir un rôle à jouer pour assurer la stabilité financière. Mais l’extension des mandats des banques centrales au changement climatique n’a pas de sens. Mme Lagarde devrait s’attacher à mettre fin à l’inflation sous-cible dans la zone euro en stimulant le taux de croissance de la quantité de monnaie. Cela entraînera une hausse des taux d’intérêt du marché et des rendements obligataires et permettra de sauver les épargnants de la zone euro (y compris les fonds de pension et les compagnies d’assurance) qui sont pénalisés par les politiques erronées de la BCE. »

Revoir le cadre opérationnel

Aussi, c’est une Christine Lagarde plus mesurée qui a annoncé le 12 décembre, à l’issue de son premier conseil des gouverneurs, une revue stratégique s’étalant sur l’année 2020. Le gouverneur de la Banque de France François Villeroy de Galhau, qui était plus réservé sur la question d’un « QE vert », défend ce projet. « Plutôt qu’un simple QE vert, il vaut mieux revoir le cadre opérationnel qui maximise les externalités positives, c’est-à-dire les collatéraux apportés en garantie des prêts, ainsi que le niveau de la décote qui leur est affectée. Cette revue était traditionnellement faite sur la base de critères purement financiers », a-t-il déclaré le lendemain. « Revoir notre cadre opérationnel, ce n’est pas revoir notre mandat. Nous pouvons déjà agir dans le cadre de notre mandat actuel de stabilité des prix », a-t-il poursuivi.

Certaines banques centrales, comme la banque centrale suisse (BNS), sont déjà allées encore plus loin dans les réflexions (voir l’entretien). Conséquence de sa politique de QE, la BNS est le huitième investisseur institutionnel au monde. Bien qu’elle qualifie sa politique d’investissement de « neutre », et qu’elle ait marqué son désaccord à un projet de loi, actuellement discuté, visant à élargir son domaine d’intervention, l’institution a mis en place une politique de vote dès 2015, tout en veillant à respecter cette obligation de neutralité. « Le périmètre d’action des banques centrales aura évolué d’ici un à deux ans », prédit Michel Aglietta.

Parallèlement à ces débats nationaux, le NGFS poursuit ses travaux et prépare son programme 2020-2022, avec pour commencer une refonte de sa gouvernance. « Nous cherchons à intégrer nos nouveaux membres, afin que chacun contribue aux travaux », explique Morgan Després. L’élargissement des domaines de recherche est également à l’étude. « Il serait intéressant de nous pencher sur le risque environnemental au sens large. C’est important, particulièrement pour les pays émergents. Nous réfléchissons à intégrer les questions liées à la publication d’informations financières en rapport avec le risque climatique et environnemental et aux données nécessaires à l’analyse de ce risque dans le cadre de groupes de travail spécifiques », ajoute-t-il. Quant à la Fed, elle a fait part de son intention de rejoindre le NGFS et pourrait donc contribuer officiellement aux réflexions, tandis que les Etats-Unis se préparent à sortir de l’accord de Paris.  

(*) « Un guide d’investissement durable et responsable pour la gestion de portefeuille des banques centrales », NGFS, 17 octobre 2019.

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