Les régulateurs apprivoisent le big data
Les sirènes du big data n’ont pas fait perdre la tête aux régulateurs financiers. Invité vendredi par la Banque de France, Benoît Coeuré, membre du directoire de la Banque centrale européenne (BCE), a reconnu que «les jeux de données traditionnels et nos modèles se sont parfois avérés inadaptés pour soutenir le processus de décision, reflétant de longs retards, des hypothèses linéaires et l’absence d’information plus granulaire».
Les banques centrales commencent à se frotter au big data, en amassant des montagnes de données plus riches qu’auparavant sur la transmission de leur politique monétaire, afin de mieux calibrer cette dernière. Depuis juillet 2016, la BCE collecte des données confidentielles quotidiennes sur les transactions individuelles en euros du marché monétaire. Ce programme baptisé MMSR (money market statistical reporting) recueille chaque jour des informations sur 40.000 transactions pour des volumes de 600 milliards d’euros. Les données aident déjà l’institution à évaluer l’impact de ses programmes de rachat d’actifs. Autre exemple, l’initiative AnaCredit, qui récolte des informations granulaires prêt par prêt sur le crédit bancaire.
Outre son degré de précision, le big data apporte de nouveaux types d’informations (comme les comportements sur les réseaux sociaux), accessibles grâce aux évolutions technologiques (apprentissage automatisé, intelligence artificielle). Le système européen des banques centrales (SEBC) a ainsi montré que les requêtes Google liées à l’absence d’emploi pouvaient réduire les erreurs de prédiction du taux de chômage de 80% par rapport à des modèles classiques. La BCE utilise des techniques d’extraction automatique de texte pour déterminer si sa communication a été interprétée comme «dovish» (accommodante), ou inversement, «hawkish».
Embauche de data scientists
Toutefois, cette volonté de transparence fait que «nous pourrions un jour être tentés d’esquisser nos déclarations de politique monétaire et nos discours à la lumière de la manière dont ils seront compris et interprétés par des algorithmes d’intelligence artificielle», s’est alarmé Benoît Coeuré. A terme, «la dépendance aux données de recherche sur internet dans l’évaluation de la situation économique pourrait devenir auto-réalisatrice».
D’autres pièges existent. D’abord, «la qualité des données doit être maintenue», a insisté vendredi le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau. «Cela requiert des ressources humaines nouvelles et significatives », soit l’embauche de data scientists, que s’arrachent déjà les entreprises privées. Ensuite, malgré sa masse de données, le big data ne supprime pas les biais statistiques, notamment d’échantillonnage. Analyser tous les tweets du monde serait omettre les comportements des personnes qui n’utilisent pas Twitter. Un autre risque est «que les individus utilisent d’autres sources de données disponibles immédiatement qui mineraient la confiance dans les statistiques officielles», a mis en garde Benoît Coeuré.
Enfin, le plus grand danger du big data serait de «changer l’orientation de la politique, qui s’appuie sur des concepts et des données fournies par les gouvernements, comme le PIB», a alerté le responsable. Car «les perceptions du public de ce que nous devrions viser peuvent différer des définitions abstraites que nous employons». Or, à l’aune du big data, les liens renforcés entre les banques centrales et le public (y compris les marchés financiers) «pourraient à terme faire changer les définitions, et la conduite de la politique». Les régulateurs tiennent à garder leur cap.
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L'Union européenne dégaine ses mesures face à l'envolée du prix des engrais
Strasbourg - L’Union européenne s’apprête à débloquer des fonds mardi pour aider les agriculteurs face à la flambée du prix des engrais, une tendance qui s’est encore accentuée depuis le déclenchement de la guerre au Moyen-Orient. Pour mettre la pression, des organisations agricoles ont prévu dès le matin un rassemblement devant le Parlement européen à Strasbourg, où la Commission doit dévoiler son plan d’action. «Les agriculteurs abordent la prochaine saison d’achat (d’engrais) dans un climat d’extrême incertitude, sur le coût, mais aussi sur la disponibilité effective des engrais», met en garde le Copa-Cogeca, qui rassemble les principaux syndicats agricoles européens. Avant le conflit au Moyen-Orient, 30% des engrais mondiaux transitaient par le détroit d’Ormuz. Depuis fin février, le prix des fertilisants a bondi en Europe. Ceux à base d’azote coûtent autour de 500 euros la tonne désormais, contre quelque 380 euros l’hiver dernier. A cela, s’ajoute l’envolée du coût du gazole pour les tracteurs, qui a poussé nombre d’Etats à sortir le carnet de chèques pour limiter la facture. La Commission européenne, qui avait promis bien avant cette guerre des mesures en faveur des agriculteurs, se retrouve sous forte pression. La guerre «a créé une prise de conscience de la nature stratégique du secteur des engrais». Le plan d’action européen est monté de «quelques crans en termes d’importance politique», souligne Tiffanie Stephani, chez Yara, l’un des plus gros producteurs d’engrais en Europe. A court terme, Bruxelles va puiser dans la «réserve agricole», des fonds européens destinés aux situations de crise pour soulager le secteur. Il reste environ 200 millions d’euros dans cette enveloppe pour l’année 2026. La situation est particulièrement difficile pour les céréaliers. Gros consommateurs d’engrais, ils sont dans le rouge depuis trois ans à cause de l’effet combiné d’une récolte de blé catastrophique en 2024 et d’une année 2025 déjà marquée par des engrais très chers ainsi qu’un blé sous les 200 euros la tonne en France, confrontée à une concurrence internationale accrue. Taxe carbone pas remise en cause Au-delà de l’urgence, l’Union européenne, qui importe 60% des engrais qu’elle consomme, promet d’agir à plus long terme avec deux mots d’ordre: la diversification des approvisionnements et l’augmentation de la production européenne. Bruxelles pourrait aussi assouplir ses règles sur les nitrates pour autoriser les paysans à utiliser davantage de digestat, des résidus issus de la méthanisation des déchets organiques utilisés comme alternatives aux engrais chimiques. Cet assouplissement inquiète les organisations environnementales, qui craignent des pollutions de l’eau. En dépit des appels de plusieurs pays, dont la France, et des agriculteurs, l’exécutif européen n’a en revanche pas l’intention de suspendre sa taxe carbone aux frontières (CBAM) sur les engrais, en place depuis le 1er janvier pour décarboner le secteur et soutenir les producteurs européens. Sur ce volet, la Commission a «déjà pris des mesures pour aider les agriculteurs», insiste une porte-parole, avec une suppression temporaire de droits de douane sur les fertilisants, hors Russie et Bélarus, et une adaptation de la taxe carbone afin «d’atténuer fortement son impact». Remettre en cause cette taxe ouvrirait une brèche dans un mécanisme qui concerne d’autres secteurs polluants, comme l’acier, l’aluminium, le ciment, l'électricité et l’hydrogène. Et cela désavantagerait les fabricants européens, qui tentent d’augmenter leur production. Le mécanisme européen «est vraiment indispensable pour garantir une concurrence équitable pour notre secteur», revendique ainsi Tiffanie Stephani. L’Union européenne ne reviendra pas non plus sur l’augmentation progressive des taxes sur les engrais russes et bélarusses, dont Bruxelles voudrait définitivement se passer afin de priver Moscou de ressources qui financent la guerre en Ukraine. Face à la dépendance persistante de l’Europe aux importations, l’un des grands enjeux est le développement d’engrais alternatifs, bas carbone. Jusqu’ici, cette ambition a buté sur des coûts de production souvent très élevés, notamment en raison du prix de l'énergie. Plusieurs projets ont été abandonnés, dont une initiative en Autriche, baptisée «Green Ammonia Linz». Adrien DE CALAN © Agence France-Presse