La flambée de l’énergie ressemble à un cadeau empoisonné pour les utilities
C’est l’expression d’un soulagement. Le cours de l’action EDF a bondi de 5,92% vendredi, soit la plus forte hausse du SBF 120, pour finir à 11,5 euros. Soucieux des conséquences de la flambée des prix de l’énergie sur les factures des Français, le gouvernement n’a finalement pas opté pour le gel des prix de l’électricité, mais pour un plafonnement à 4%. Seul les tarifs moyens du gaz, qui viennent d’enchainer une envolée de 35% depuis juillet, seront gelés jusqu’en avril 2022. Ces mesures de gel des tarifs sont de toute façon à double tranchant pour les gouvernements : celles mises en place dans le passé par les différents gouvernements ont pour la plupart été cassées par le conseil d’Etat.
La hausse actuelle des prix de marché de l'électricité pourrait se traduire par une revalorisation du tarif réglementé de l'électricité de 10% à 12% début février, lors de la prochaine révision des prix. Le gouvernement compensera une partie de cette hausse par une réduction des taxes payées par le consommateur final. « Si EDF engrange effectivement une hausse de 12% et écarte le spectre d’un gel des tarifs comme cela a été annoncé pour le gaz, c’est une bonne nouvelle pour l’électricien », commente Jan Patteyn, analyste d’Octo Finances. « Mais si la crise énergétique perdure, on ne peut pas écarter des mesures de plafonnement car le gouvernement ne laissera pas filer la facture des ménages », ajoute l’analyste.
Etats vigilants
Pour les producteurs d’électricité ou revendeurs de gaz européens, la flambée actuelle des prix de marché n’est pas nécessairement une aubaine. « Pour ceux qui tablaient sur des revenus supplémentaires pour les entreprises de services aux collectivités (utilities), il faudra se raviser puisque de plus en plus de gouvernements commencent à imposer leurs propres tarifications », prévenait mi-septembre John Plassard, spécialiste en investissement pour Mirabaud.
En Espagne, où le sujet des prix de l’énergie fait la une des journaux depuis cet été, le gouvernement a décidé de frapper directement au portefeuille des producteurs d’électricité en mettant en place un mécanisme de limitation des bénéfices extraordinaires perçus grâce aux prix élevés de l’énergie sur les marchés internationaux. Il sera en vigueur jusqu’au 31 mars prochain et devrait permettre au gouvernement de récupérer 2,6 milliards d’euros afin de réduire d’autant les factures des Espagnols. Depuis, le secteur redoute que des mesures de ce type fassent tache d’huile ailleurs en Europe. « Les gouvernements feront tout pour compenser cette inexorable inflation que la Banque centrale européenne surveille de très près », insiste John Plassard, surtout pour les pays qui ont des échéances électorales importantes comme la France en 2022.
Cette crainte se voit dans les réactions du marché. Sur un mois, l’indice sectoriel Euro Stoxx Utilities a chuté de 9%, deux fois plus que le recul de l’Euro Stoxx 50. Depuis le début de l’année, le secteur perd près de 7%, alors que l’indice des plus grandes capitalisations de la zone euro affiche une hausse de 14%.
Bénéfices limités
Cette absence de gains boursiers immédiats s’explique aussi par le modèle économique des grands producteurs/revendeurs d’électricité. « Les compagnies d'électricité européennes couvrent toutes leur production estimée, généralement jusqu'à trois ans à l’avance », rappellent les analystes de CreditSights. « A ce stade de l’année, on peut s’attendre à ce que les entreprises aient couvert en moyenne 80% à 100% de leur exposition pour 2022, 50% à 70% pour 2023 et 10% à 20% pour 2024. Ainsi, avec des niveaux élevés de couverture de l’exposition au marché, et même si certaines formes de production ne nécessitent pas de couverture (par exemple, si les prix sont garantis par des contrats de rachats à long terme), une grande partie des bénéfices/pertes est déjà verrouillée », appuient leurs confrères de JPMorgan.
Tous les producteurs d’énergie ne sont pas non plus égaux devant la hausse des prix. « En général, la production d'énergie nucléaire et hydroélectrique est plus rentable dans un environnement où les prix de l'électricité augmentent, tandis que les bénéfices de la production d'énergie éolienne et solaire sont stables et que les bénéfices de la production d'énergie thermique dépendent des prix et des coûts des combustibles », soulignent les analystes de JPMorgan.
Spéculation ?
Ainsi, les utilities qui couvrent le moins leurs besoins, comme les grands producteurs nordiques, Vattenfall, Fortum et Uniper, du fait de la variabilité offerte par leurs importantes capacités de production hydroélectriques, seraient celles qui pourraient bénéficier à plein de la flambée de prix du marché. Le cours du finlandais Fortum échappe à la baisse du secteur sur un mois, avec un prix inchangé, et gagne 32% depuis le début de l’année. Les grands bénéficiaires de la flambée sont en réalité les producteurs de gaz, comme TotalEnergies, Eni ou BP. Le cours de TotalEnergies a gagné 10% en un mois.
En plus de redouter des protestations sociales, les Etats commencent à se préoccuper des dynamiques spéculatives qui pourraient expliquer une partie de la flambée des prix. « Nous devons éliminer - par la réglementation, et la directive sur le gaz est le bon endroit pour commencer à le faire - le comportement spéculatif extrême de certains négociants qui, aujourd’hui sur le marché, font essentiellement grimper les prix », a lancé vendredi le ministre luxembourgeois de l'énergie, Claude Turmes. L’Ecofin de mardi, qui réunit les ministres de l’Economie et des Finances des Etats membres de l’Union européenne, a justement mis à son agenda la brûlante question des prix de l’énergie.
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