Appeler un investisseur public émirati à la rescousse pour stabiliser le capital des fleurons français, voilà qui ne manque pas de sel. C’est la voie pour le moins originale qu’a choisie le ministère de l’Economie en officialisant la participation du fonds souverain d’Abu Dhabi au fameux « Lac d’argent » de Bpifrance. Depuis plus d’un an, Paris travaille à ce projet de véhicule d’investissement dont l’objectif est de pouvoir déployer jusqu’à 10 milliards d’euros au tour de table des pépites du SBF 120. La lutte contre l’activisme actionnarial, auquel l’on pense toujours dans cette affaire sans en parler jamais, est sans doute à ce prix.
L’idée de verrouiller les grandes entreprises contre les prédateurs extérieurs est aussi vieille que les « noyaux durs » de la vague de privatisations de 1986-88. La constitution de ces bastions imprenables devait accompagner le passage d’un capitalisme d’Etat à un capitalisme privé dont les moyens financiers restaient alors déficients. Le succès fut mitigé. Vingt ans plus tard, le même constat de carence et la nécessité de soutenir l’économie en pleine crise poussaient Nicolas Sarkozy à doter la France de son propre fonds souverain, le Fonds stratégique d’investissement, ancêtre de Bpifrance. Appelée à son tour en renfort, cette dernière a mis l’ingénierie financière au service des ambitions du pays, d’où cet agrégat de contributeurs nationaux et étrangers qui verront leur force de frappe et leurs espérances de rendement magnifiées par l’usage de la dette.
Il reste que la manœuvre sonne comme un aveu de faiblesse. Comparé à l’épargne des ménages qui dort dans les dépôts à vue et l’immobilier locatif, le « Lac d’argent » a la profondeur d’une flaque. Bien sûr, l’arrivée d’une institution publique extra-européenne au capital des poids lourds de la cote sera brandie comme un gage de confiance. Elle peut même permettre à nos champions de grandir, telle l’entrée de la Caisse de dépôt et placement du Québec chez Alstom à l’occasion du rachat des activités ferroviaires de Bombardier. Et Bpifrance, fera-t-on valoir, travaille déjà main dans la main avec plusieurs fonds souverains afin de soutenir des entreprises de taille intermédiaire prometteuses. Mais cette force de dissuasion pourra-t-elle jouer son rôle face aux appétits d’un géant ou aux nouvelles formes d’activisme géopolitique venues de Chine et des Etats-Unis ? Hier comme aujourd’hui, le capitalisme à la française souffre de la faiblesse de l’investissement de l’épargne domestique en actions. Tous les lacs, les digues ou les lignes Maginot du monde n’y changeront rien.
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