Carrefour, le déni de démocratie
Un droit du travail rigide, une fiscalité capricieuse et un Etat qui se mêle de tout. Demandez aux investisseurs étrangers ce qui les empêche de miser sur la France, et ils citeront immanquablement l’un ou l’autre ces freins, voire les trois à la fois. S’ils avaient espéré que le quinquennat Macron leur déroulerait le tapis rouge au profit de la compétitivité du pays, les voilà dessillés. Avec son veto à la proposition d’achat du canadien Couche-Tard sur Carrefour, le ministre de l’Economie a renvoyé le pays quelques années en arrière, celles d’avant la politique de l’offre. Ce deux poids deux mesures est malheureusement trop courant et vieux comme l’histoire de France. Tous les gouvernements l’ont pratiqué, hissant le pont-levis devant l’envahisseur tout en sabrant le champagne dès qu’une entreprise française passe la frontière. Mais rarement un tel déni de démocratie actionnariale avait été à ce point assumé par un pouvoir se prétendant réformateur en matière économique.
On l’oublierait presque, Carrefour est une entreprise privée, totalement privée. L’Etat n’y détient même pas la fraction du capital qui l’autorise à peser dans les choix d’Air France KLM ou à bloquer chez Renault un projet de fusion avec Fiat. Il s’est pourtant comporté ces derniers jours en unique propriétaire du distributeur. Oubliés, les actionnaires. Infantilisé, le conseil d’administration censé les représenter et veiller à la bonne mise en œuvre de la stratégie par les dirigeants. Le mariage transatlantique que proposait Couche-Tard soulevait des questions légitimes sur sa logique industrielle, ses impacts sociaux ou environnementaux, bref, sur la prise en compte des intérêts de toutes les parties prenantes dans un secteur d’activité en profonde mutation. Autant de dimensions que les entreprises sont poussées à intégrer dans leurs réflexions stratégiques sous l’effet de la loi Pacte et d’un actionnariat devenu plus responsable et actif. Encore faut-il qu’elles en aient le loisir. Ce débat a été tué dans l’œuf pour d’obscures raisons politiciennes, camouflées sous l’étendard de la souveraineté nationale.
Quel contre-pouvoir peut aujourd’hui empêcher l’Etat de céder à sa passion absolutiste ? Au nom d’un objectif louable, ne plus pécher par naïveté dans la guerre économique, le décret sur le contrôle des investissements étrangers autorise tous les vetos. Dans ce texte attrape-tout qui met désormais sur un pied d’égalité l’épicerie et l’armement, presque tout est stratégique, donc plus rien ne l’est vraiment. Si l’on y ajoute la nationalisation rampante de secteurs entiers de l’économie en raison de la crise du Covid-19, les actionnaires privés des entreprises françaises vont vite saisir les termes de l’alternative : s’endormir sur leurs titres ou s’enfuir à toutes jambes.
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