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Pour nombre d'émergents, les effets les plus forts du protectionnisme américain passeront par la Chine
Depuis son élection à la présidence des Etats-Unis en novembre 2024, Donald Trump a multiplié les annonces d’augmentations de droits de douane. Après avoir ciblé spécifiquement quelques pays (Chine, Canada, Mexique notamment) et secteurs (automobile, acier, aluminium), les dernières en date, le 2 avril dernier, sont d’une ampleur beaucoup plus forte. Elles consistent en effet en une hausse de 10% supplémentaire pour 185 pays, avec un niveau majoré pour ceux ayant un excédent commercial particulièrement élevé vis-à-vis des Etats-Unis (même si cette majoration a été suspendue pendant trois mois le 9 avril). L’ampleur des tarifs douaniers sur les importations en provenance de Chine est quant à elle beaucoup plus élevée et sans précédent. Au total, le niveau moyen des droits de douane sur les importations américaines aura été augmenté en quelques semaines à un niveau jamais observé depuis plus d’un siècle !
Face à des mesures d’une telle ampleur, le premier réflexe pour chaque entreprise et Etat est d’essayer d’évaluer les effets directs sur ses débouchés aux Etats-Unis. Mais au-delà de ces effets directs, de nombreux autres plus indirects sont à redouter dans les mois à venir. Beaucoup sont liés à la Chine.
Du côté positif, ce niveau de tarif supplémentaire beaucoup plus élevé imposé aux exportations chinoises relativement à celui du reste du monde pourrait profiter à des concurrents produisant dans d’autres pays. Et il devrait également inciter davantage d’entreprises chinoises à s’implanter dans des pays tiers, afin d’améliorer leurs conditions d’exportation vers les Etats-Unis.
Mais du côté négatif, beaucoup de pays exportent des biens intermédiaires vers la Chine, utilisés dans le processus de production de produits ensuite exportés vers les Etats-Unis. Ceux-ci seraient donc pénalisés si la croissance y était moins dynamique que prévu. Pour la Chine, les pertes de débouchés vers les Etats-Unis pour la Chine pourraient représenter environ 2,7% de son PIB, dont un peu moins de la moitié pour deux secteurs seulement : les machines et équipements électriques et les ordinateurs portables. Cette moindre demande conduirait la Chine à réduire ses importations totales de biens intermédiaires d’environ 13%, les secteurs les plus affectés étant les équipements informatiques, les produits pétroliers raffinés et les métaux de base. Et les conséquences seraient particulièrement fortes pour les pays dépendants de leurs exportations vers la Chine. En plus d’économies asiatiques (Mongolie, Taïwan, Malaisie), plusieurs économies africaines figurent parmi les plus exposées à ce risque indirect : le Congo, l’Angola, la Sierra Leone ou encore la Guinée. Viennent ensuite le Gabon et la Zambie.
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Effets en cascade
Qui plus est, afin de trouver de nouveaux débouchés pour certaines de ses marchandises devenues non compétitives sur le marché américain, les entreprises produisant en Chine pourraient en chercher de nouveaux dans le reste du monde. Cet afflux de produits chinois aurait le mérite de limiter l’inflation à court terme, mais aussi de concurrencer et fragiliser les producteurs locaux. Les années 2023 et 2024 sont d’ailleurs riches d’enseignements en la matière : les augmentations par les Etats-Unis et l’Union européenne des droits de douane sur certains biens liés à la transition énergétique importés de Chine ont coïncidé avec une montée rapide des exportations chinoises vers le monde émergent dans ces secteurs. C’est notamment le cas des voitures électriques au Brésil, en Turquie et en Egypte, ou encore des panneaux solaires en Afrique du Sud, au Nigeria et au Maroc. Ce qui avait d’ailleurs poussé certains d’entre eux à augmenter le niveau de leurs barrières tarifaires vis-à-vis de la Chine.
Enfin, l’ampleur des effets de cette nouvelle politique commerciale américaine sur le reste du monde dépendra aussi de celle de la montée des incertitudes, par le biais des comportements de consommation et d’investissement des entreprises et les ménages, aux Etats-Unis et dans le reste du monde. Ces «frayeurs tarifaires» («tariff scares») – c’est-à-dire les menaces d’augmentation future des droits de douane – ont eu historiquement un impact négatif sur le commerce, indépendamment des effets des mesures effectives appliquées.
Le prix de l’incertitude
Dans un article de 2019, des économistes de la Banque mondiale quantifient l’effet négatif d’une augmentation de l’incertitude sur le commerce mondial. En utilisant l’indice d’incertitude mondial «Economic Policy Uncertainty», ils constatent qu’une augmentation de 1% de l’incertitude est associée à une réduction d’environ 0,02 point de pourcentage de la croissance du commerce des biens, avec un décalage de deux mois.
En prenant pour hypothèse que cet indice reste proche de son niveau enregistré à fin janvier (dernier chiffre connu), déjà historiquement élevé, jusqu’à la fin de l’année, la croissance du commerce mondial serait amputée d’environ deux points de pourcentage en 2025 en raison de cette montée de l’incertitude économique. Mais, avec les annonces les plus récentes, le niveau de cet indice devrait grimper davantage, et avec lui les risques pesant sur les perspectives de l’économie mondiale.
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