Marchés, l’équilibre de la terreur
Jusqu’ici tout va bien. Le club très privé des entreprises américaines valant plus de 1.000 milliards de dollars vient d’accueillir un nouveau membre, Alphabet. La maison mère de Google a rejoint mi-janvier Apple et Microsoft dans ce cénacle où Amazon a été brièvement admis l’an dernier avant de repasser sous le seuil fatidique. Ce succès symbolique signe l’emprise croissante des Gafa sur la cote américaine, emprise alimentée par l’essor de la gestion indicielle, puisque les stars de la tech pèsent désormais un sixième de l’indice S&P 500 en valeur et expliquent à elles seules le quart de sa performance l’an dernier. Rien n’entrave un mouvement inexorable, à l’œuvre depuis des années.
Ce n’est pas la première fois, dans l’histoire de Wall Street, qu’un petit groupe de sociétés prend une telle importance. Comme autrefois, le phénomène expose les faiblesses structurelles du marché boursier. Non pas que la solidité des Gafa soit aujourd’hui menacée, malgré les appels au démantèlement et de légitimes questions sur le rythme de croissance à venir de leurs bénéfices par action, qui ont été dopés aux rachats de titres. Les prouesses du quatuor et plus récemment de quelques autres, tels Tesla, apparaissent plutôt comme l’arbre qui cache la forêt. Car dans la division inférieure, les performances financières des petites valeurs qui peuplent l’indice Russell 2000 laissent bien davantage à désirer. Au-delà, c’est l’ensemble des entreprises non financières aux Etats-Unis qui affiche un taux de marge nette en recul depuis cinq ans. Cette fragilité est plus visible encore sur les marchés de crédit, où un nombre croissant de sociétés endettées se trouvent à deux doigts de basculer en catégorie spéculative. Elles ont été sauvées pour l’heure de la disgrâce par le faible coût de l’argent.
La capacité de résistance des marchés actions et obligataires apparaîtrait donc bien limitée si les conditions financières se durcissaient, ou si le cycle économique touchait plus brutalement que prévu à sa fin (lire la Table ronde page 6). Mais les Cassandre prêchent dans le désert, démenties par les faits. Chaque alerte sur les marchés pousse les investisseurs à profiter de la baisse ponctuelle des prix qui s’ensuit pour renforcer leurs positions dans un contexte de rendements anémiques. Le risque inflationniste, lui, n’est plus évoqué que pour la forme. Echaudées par la correction du dernier trimestre 2018, les banques centrales veillent au grain, Réserve fédérale en tête. Elles savent désormais que tout resserrement monétaire prématuré – voire dans l’absolu – leur est interdit sous peine de graves turbulences financières, qu’il s’agisse des ménages, des entreprises ou des Etats drogués aux taux bas. C’est le pari que font aussi tous les acteurs du système. Vu les niveaux d’endettement public et privé atteints aujourd’hui, un équilibre de la terreur prévaut sur les marchés. Il peut s’avérer fructueux à brève échéance, comme l’an dernier ; il ouvre, à moyen terme, des perspectives autrement plus inquiétantes.
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