L’inflation, entre bruit et signal
Pendant près de quinze ans, les monétaristes ont crié au loup de l’inflation, pour être à chaque fois démentis par les faits. Pour la première fois, à la faveur de hausses de prix supérieures aux attentes, les voilà revigorés. Inflation transitoire ou en transit vers un nouveau régime fermant le chapitre désinflationniste des quarante dernières années, c’est la question qui obsède aujourd’hui économistes et investisseurs.
Chaque terme de l’équation donne des arguments aux partisans du statu quo comme aux tenants d’un retour d’une spirale inflationniste. La réouverture des économies provoque naturellement des goulets d’étranglement et des problèmes d’ajustement de l’offre. Et pourtant, il est difficile de voir dans la hausse des tarifs de locations de voitures et des véhicules d’occasion, principale explication à l’envolée de l’indice des prix aux Etats-Unis en avril, un phénomène structurel. La mondialisation, désinflationniste, n’a plus la cote, mais le commerce mondial a repris sa marche en avant. La transition écologique peut entraîner une hausse des coûts de production, mais déboucher aussi sur des changements de comportement et des innovations technologiques qui en limiteront l’effet sur les prix. Les relances budgétaires massives laissent craindre une stimulation excessive de la demande, mais les chèques de l’administration Biden n’auront été distribués qu’une fois, tandis que ses plans d’investissement, étalés sur dix ans, seront financés par une ponction fiscale sur les ménages et les entreprises.
Enfin, si au sortir d’une telle récession, des tensions sur le recrutement et les salaires apparaissent ici ou là, il faudrait une vraie rupture sur le marché du travail pour enclencher une boucle incontrôlable des prix et des salaires. Les économistes n’ont pu que constater, ces dernières décennies, la dissolution du lien entre emploi et inflation.
Par les cassures et les accélérations de tendance qu’il provoque, il est possible que le Covid fasse dévier l’inflation d’une trajectoire qui la plaçait jusqu’à présent loin en deçà des objectifs de la politique monétaire. A court terme, d’autres surprises à la hausse peuvent survenir d’ici à la fin de l’été, d’autant que les effets de la pandémie compliquent les calculs des prévisionnistes. Rien qui justifie en soi une réaction brutale des banques centrales, soucieuses de ne pas reproduire l’erreur historique que la BCE avait commise en 2011 en remontant ses taux. Il en irait autrement si le bruit statistique se muait en signal, et s’il poussait les agents économiques à anticiper une remontée durable de l’inflation. Un tel changement, qu’il précipite ou non un durcissement de la politique monétaire, mettrait fin au régime de faveur des actions et des obligations. Nous n’en sommes pas encore là. Mais les banquiers centraux et les investisseurs peuvent se préparer à quelques coups de pression et de volatilité dans les prochains mois.
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