L’Espagne vit son moment de grâce
Qu’il semble loin le temps où l’Espagne se voyait affubler de surnoms et d’acronymes peu flatteurs, de pays du Club Med ou encore celui de membre du tristement célèbre PIGS (Portugal, Italie Grèce et Espagne). Le pays vit aujourd’hui une période de grande douceur économique saluée par les trois principales agences de notation, S&P, Fitch et Moody’s qui ont toutes relevé la note de l’Espagne ces derniers mois.
Les perspectives de croissance pour cette année pointent ainsi vers un PIB en hausse de 2,9 %. Si cet objectif est atteint, l'économie espagnole aura progressé de 10,2 % en cumul entre 2019 et la fin de cette année 2025, soit bien au-dessus de la moyenne de 6,1 % enregistrée par la zone euro sur la même période. Cette forte croissance économique a stimulé les recettes publiques : en cinq ans de 2019 à 2024, le PIB nominal a augmenté de 27 %, tandis que les recettes perçues par le gouvernement central ont augmenté de 47 %.
Pour la quatrième économie européenne, cette lune de miel ne doit rien au hasard. Certes, l’afflux de fonds européens dont l’Espagne est l’un des principaux bénéficiaires avec une enveloppe de quelque 163 milliards d’euros entre 2021 à 2026, a stimulé l’investissement.
Cependant, comme l’explique Manuel Hidalgo, économiste au sein de l’université Esade, « le montant exécuté en termes de paiements directs aux entreprises de l’ordre de 30 à 40 milliards d’euros sur quatre ans représente un impact relativement faible sur le PIB» .
A lire aussi: L’économie espagnole continue à briller de mille feux
La dynamique du marché du travail
La raison de cette trajectoire de croissance tient plutôt au dynamisme du marché du travail qui a dopé la consommation privée. Bien que toujours le plus élevé de la zone euro, le taux de chômage espagnol a ainsi fortement baissé au cours des dernières années pour s’établir aujourd’hui à 10,45 % au troisième trimestre : « La réforme du travail dont la principale mesure visait à durcir les conditions de recours aux contrats précaires a porté ses fruits », explique Lucie Barette, économiste Europe chez BNP Paribas, « c’est également le cas du recours à l’immigration dont la part dans la population active n’a cessé d’augmenter pour atteindre 17,7 % au troisième trimestre 2025 comparé à 16,9 % une année plus tôt». Sur les 564.100 nouveaux emplois créés ces douze derniers mois, 225.500 correspondent à des étrangers, soit environ 40 %.
La pérennité de ces relais de croissance sur le plus long terme n’est cependant pas assurée: « le taux de chômage devrait se rapprocher de 8 % au début de la prochaine décennie, ce qui constituerait un seuil proche du plein emploi » poursuit Lucie Barette, « dès lors, la contribution du marché du travail à la croissance diminuera». A cette perspective s’ajoute aussi une autre faiblesse structurelle persistante : la productivité par heure travaillée n’a augmenté que de 3% depuis 2019, alors que la productivité par employé et par salarié équivalent temps plein stagne ou est inférieur aux niveaux d’avant la pandémie. «Cette faiblesse structurelle s’explique par une économie largement dépendante de piliers moins productifs comme le tourisme et une prépondérance des PME» poursuit l’analyste de BNP Paribas, «les dépenses de recherche et développement sont aussi limitées en Espagne, représentant en moyenne 1,5 % du PIB en 2023 comparé à 2,2 % en France» .
L’inconnue budgétaire
Précieux pilier de la croissance, la contribution actuelle de l’immigration possède aussi des limites : « Si l’immigration contribue à retarder la crise du système de retraite, elle ne garantit pas sa viabilité à long terme» explique Manuel Hidalgo, « le coût sera considérable, car cette immigration générera des droits et, d’ici peu, bon nombre de ces immigrants deviendront des bénéficiaires des systèmes de retraite. Si elle permet donc de retarder quelque peu l’impact négatif du vieillissement démographique, l’immigration ne constitue pas la solution unique et définitive au problème démographique espagnol.»
L’absence de budget depuis 2023 pèse sur la capacité de l’état à adresser les pressions structurelles et défis urgents. La Banque d’Espagne estime ainsi à environ 700.000 le déficit de logements en 2024, en partie en raison du manque de terrains constructibles et des obstacles réglementaires. Avec une conséquence : un bond des prix du logement à + 12,8 % de septembre à novembre sur une année dans le pays, selon l’INE: «C’est un problème structurel qui nécessite des réformes en profondeur des règles en matière d’urbanisme mais aussi des investissements dans le logement public», estime Manuel Hidalgo.
La grande panne d'électricité qui a touché l’ensemble du pays au début de l’année souligne aussi la nécessité d’investir pour limiter les vulnérabilités liées au secteur de l'énergie. De même, l’absence de budget limite la capacité de l’Espagne à lancer un programme de défense ambitieux alors même que le pays s’est engagé à augmenter ses dépenses de défense de 1,3 % en 2024 à 2,1 % en 2025. «Le pays atteindra cet objectif principalement en réaffectant les ressources budgétaires déjà engagées pour cette année», écrit Jason Graffam, analyste chez Morningstar DBRS, «mais on ne sait pas très bien comment le gouvernement financera ses engagements en matière de dépenses de défense à l’avenir». Signe donc que l’embellie économique pourrait être affectée par l’absence de budget et de réformes ambitieuses.
Plus d'articles du même thème
-
Le Parlement approuve la nomination d’Emmanuel Moulin à la tête de la Banque de France
L’ex-secrétaire général de l’Elysée a passé de justesse l’examen des commissions des finances au Sénat puis à l’Assemblée nationale. Il avait au préalable défendu son indépendance par rapport au gouvernement, expliqué l’intérêt de son expérience aux plus hautes fonctions de l’Etat, et commencé à faire valoir ses positions en matière de politique monétaire. -
G7, la lutte contre le terrorisme s’adapte aux nouvelles formes de criminalité financière
La 5ème édition de la conférence No Money for Terror dédiée à la lutte contre le financement du terrorisme, intégrée au G7 Finances, s’est focalisée sur la ré-inclusion des territoires ravagés par le terrorisme et sur la lutte contre le détournement des cryptoactifs. -
L’économie japonaise accélère au premier trimestre
La croissance du PIB a dépassé les attentes en début d’année à +2,1 % en rythme annualisé, mais le deuxième trimestre devrait subir les conséquences du conflit au Moyen-Orient, laissant la banque centrale en position d’attente.
ETF à la Une
Le marché européen des ETF confirme son rebond début mai
- La Société Générale écope d’une amende de 20 millions d'euros pour défaut de conseil en assurance et vente systématique
- Anne Hiebler (CACIB) : «Le M&A est un métier très exigeant qui nécessite un important engagement personnel»
- Indosuez Wealth écope d'une amende de plus de 13 millions d'euros en Espagne
- Alphabet et Amazon se financent aux alpine bonds
- La famille Seydoux devra payer le vrai prix pour son offre publique de retrait sur Gaumont
Contenu de nos partenaires
-
Photo instantanéePlus de 40 % des personnes vivant en France ont un lien avec l'immigration
Chez les moins de 25 ans, les descendants d’origine africaine sont majoritaires -
EditorialEmmanuel Moulin à la Banque de France : ouf, trois fois ouf
Emmanuel Moulin sera le prochain gouverneur de la Banque de France. Ouf trois fois ouf. D’abord parce que l’homme a le cursus professionnel parfait pour succéder à François Villeroy de Galhau, dont la stature n’a jamais fait débat. Le parcours d’Emmanuel Moulin dans les hautes sphères de l’Etat lui a ouvert les postes civils les plus huppés de l’administration : diriger les cabinets de Bercy, de Matignon puis le secrétariat général de l’Elysée vous plonge dans l’urgence et les défis permanents. Diriger le Trésor vous forme à la vision large sur les enjeux de la France et sur le financement de son économie. Carton plein, augmenté d’un passage dans l’univers de la finance privée. -
CastingNouveau gouverneur de la Banque de France : Macron enchaîne la passe de quatre
Après le Conseil constitutionnel, la Cour des comptes et le conseil d'Etat, la nomination d'un nouveau proche d'Emmanuel Macron à la Banque de France alimente le procès en verrouillage des institutions