Le temps des eurobonds est venu
C’est le propre des crises que de précipiter des décisions inconcevables la veille encore ou trop longtemps différées. Voilà plus de vingt ans que l’Union économique et monétaire attend son achèvement. Vingt ans que la zone euro caresse l’idée d’un budget et d’emprunts communs à tous ses membres, pour mieux l’ensevelir sous les rapports d’experts. Vingt ans qu’à chaque montée d’adrénaline chez les investisseurs, l’absence d’un actif sans risque se fait ressentir de manière criante par une fuite échevelée vers tout ce qui porte le sceau de la qualité allemande. L’immense choc provoqué par la pandémie de coronavirus donne aujourd’hui au Vieux Continent l’occasion de créer enfin des euro-obligations, ce que ni les secousses de 2008 et de 2011 n’ont réussi à faire.
Des solutions intermédiaires existent. Le Mécanisme européen de solvabilité, le fonds de secours mis en place pour renflouer à de strictes conditions les pays impécunieux, garde sa puissance de feu intacte. Tous les Etats membres de la zone euro pourraient, de manière coordonnée, lui demander de l’aide afin de financer les plans de relance massifs que la pandémie impose, évitant ainsi que les plus fragiles d’entre eux ou les plus éprouvés par la catastrophe ne soient stigmatisés. Le pare-feu européen se financerait alors auprès de la banque centrale, qui a rendu possible un tel mécanisme en mettant sur la table un plan massif de rachats d’actifs auquel nul ne songeait il y a seulement quinze jours. Un schéma similaire, à l’échelle de l’Union, verrait les institutions européennes émettre à destination de la BCE des « coronabonds ». Il s’agirait dans les deux cas d’une version dégradée des eurobonds, qui déporterait l’effort final sur le bilan de la banque centrale.
On sait à quel point la perspective d’une mutualisation des dettes publiques, même partielle, ou de leur monétisation, hérisse les « fourmis » d’Europe du Nord persuadées de payer pour les « cigales » du Sud et déjà prêtes après la crise à reprendre le chemin de l’orthodoxie budgétaire. Cette vision caricaturale ne résistera pas à l’épreuve des faits. La dépression qui guette réclame des soutiens massifs et aura des conséquences durables pour l’ensemble des économies du continent. Il paraît de plus en plus vain d’espérer une reprise en « V » d’ici un ou deux trimestres, et l’histoire récente nous enseigne que la destruction du produit intérieur brut n’est jamais rattrapée en valeur absolue. Une fois l’urgence sanitaire passée, les débats politiques sur l’avenir de la zone euro ressurgiront de plus belle, dans un contexte politique tendu par le traumatisme social qui s’annonce. Si l’Union économique et monétaire ne se montre pas dès à présent à la hauteur de cet événement historique, ceux qui ont juré sa perte auront beau jeu de rallier à leurs suffrages les opinions publiques.
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