Le risque Le Pen réveille les investisseurs
A quelques jours du premier tour de l’élection présidentielle, les investisseurs se réveillent. La percée de Marine Le Pen dans les intentions de vote, conjuguée au recul d’Emmanuel Macron, pousse enfin les marchés financiers à intégrer une – petite – prime de risque politique français.
La correction de l’indice CAC 40, engagée mardi, s’est poursuivie mercredi avec une baisse de 2,3%. A ce stade, pas de panique : la sous-performance de l’indice phare de la Bourse de Paris par rapport à ses voisins reste minime, moins d’un point, dans un contexte général assombri par la perspective que la Réserve fédérale réduise son bilan dès le mois prochain. Le décrochage des secteurs les plus exposés au risque Le Pen est plus visible. Depuis lundi, les actions Eiffage ou Vinci plongent respectivement de 6,8% et 7,8%, alors que le programme de la candidate du Rassemblement national prévoit une renationalisation des concessions autoroutières.
Les mouvements sont plus marqués sur les marchés obligataires. L’écart de rendement entre les taux français et allemands à 10 ans a grimpé à 54 points de base (pb), contre 35 pb en début d’année. Là encore, pas de panique : il avait quasiment atteint ce niveau au lendemain de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Et en avril 2017, lorsque le risque d’un second tour Le Pen – Mélenchon prenait de l’épaisseur, le spread avait dépassé 75 points de base. Le niveau des taux français à 10 ans, à 1,18%, atteint quant à lui des sommets depuis 2015, mais cette remontée s’inscrit dans une tension plus globale des taux longs, sur fond d’inflation et de retrait des politiques monétaires accommodantes.
La dette française exposée
«En termes de classe d’actifs, nous pensons que la dette publique française est l’actif le plus exposé au risque politique, même en l’absence de risque de sortie de l’euro, car il est ‘impacté’ par les perspectives budgétaires. Or le programme de Marine Le Pen implique une hausse de l’ordre de 60 milliards d’euro des déficits sur le quinquennat, contre zéro pour le programme d’Emmanuel Macron», explique Xavier Chapard, à la recherche et stratégie de La Banque Postale AM. Si la candidate RN a renoncé à un «Frexit» qui avait condamné ses chances en 2017, les mesures qu’elle promet, telles que le rétablissement d’un «contrôle national aux frontières» pour les marchandises, vont à l’encontre des traités européens.
«Tout ceci suggère qu’au mieux, elle saperait et contrarierait l'élaboration de la politique européenne et qu’au pire, chercherait à démanteler les structures de l’Union européenne de l’intérieur, note Jessica Hinds, économiste Europe chez Capital Economics. Une intégration budgétaire plus poussée serait presque certainement exclue, de même que des emprunts communs.» D’où le nouvel accès de faiblesse du taux de change euro-dollar, passé sous les 1,09 mercredi, dans un contexte géopolitique et monétaire défavorable depuis plusieurs semaines à la monnaie unique.
Les investisseurs, qui avaient totalement ignoré les échéances électorales françaises, considérant que la réélection d’Emmanuel Macron était déjà jouée, commencent donc à se couvrir contre le risque d’une mauvaise surprise. Le marché des options de change, qui permet de protéger contre les variations intempestives, fait apparaître un nœud autour du 24 avril, date du second tour du scrutin, relèvent les stratégistes d’ING. Mais les mouvements demeurent limités. «Les primes de risque sur les actifs français devraient rester plus faibles qu’en 2017, et apparaissent déjà suffisantes selon nous», estime Xavier Chapard, le scénario central restant celui d’une réélection du président sortant. Il en irait autrement sur les marchés le 11 avril si le locataire de l’Elysée se faisait éliminer au soir du premier tour.
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