La dernière page du Brexit s’annonce aussi complexe que les précédentes
Le Royaume-Uni clôt une page de son histoire. A 23 heures, heure britannique, minuit, heure française, ce 31 janvier, le Royaume-Uni quittera l’Union européenne (UE), 47 ans après son adhésion. Trois années et demi et quelques faux-départs auront été nécessaires pour aboutir à ce résultat, qui continue à opposer les partisans du maintien du Royaume-Uni dans l’UE aux Brexiters purs et durs.
Cette sortie ne constitue qu’une première étape : la plus facile. Le Royaume-Uni rentrera aussitôt dans une période de transition qui se terminera au plus tôt le 31 décembre prochain. Durant ces onze mois, les deux blocs négocieront leurs nouvelles relations commerciales. Pour l’heure, le mandat de négociation reste à définir et les pourparlers ne devraient commencer qu’en mars. Mais les exigences du Royaume-Uni et des Vingt-Sept laissent d’ores et déjà présager de discussions difficiles.
Côté britannique, la victoire écrasante du Parti conservateur aux dernières élections législatives permet au gouvernement d’entamer cette seconde phase dans une position de force. Boris Johnson a confié au diplomate David Frost le soin de diriger la «Taskforce Europe», une unité de 30 à 40 personnes basée à Downing Street, chargée de superviser les négociations et de les mener à bien. «Contrairement à ce que l’on entend souvent, le Royaume-Uni possède des ressources de négociations importantes et des fonctionnaires de qualité», souligne Charles Bransted, responsable en droit public et politique au sein du cabinet d’avocats Hogan Lovells. «En revanche, à la différence des Etats-Unis ou encore de l’Union européenne, le pays ne dispose pas d’un cadre réglementaire et institutionnel, qui reste à inventer», ajoute-t-il.
Divergences européennes
Du côté européen, la Commission aura la tâche difficile de maintenir en l’état l’unité qui avait prévalu chez les 27 Etats-membres pendant la première phase de négociations : «les intérêts économiques des différents membres de l’UE à l’égard du Royaume-Uni ne seront pas nécessairement alignés», explique Aline Doussin, associée chez Hogan Lovells. Elle rappelle que, «d’ores et déjà, les Etats européens affichent des positions différentes en matière de politique commerciale à l’égard des Etats-Unis et il faut s’attendre à ce que ces divergences de points de vue jouent aussi dans la négociation entre l’UE et le Royaume-Uni».
La durée limitée de la période de transition impose aussi de faire des choix : la City espère que le secteur des services financiers figurera en bonne place dans les négociations. Mais les experts en doutent : «Il est peu probable que le secteur des services financiers, qui représente environ 7% de l'économie britannique, soit couvert par des accords sectoriels», écrit Aarti Sakhuja, analyste crédit au sein de S&P. «En l’absence d’accords permanents globaux, les entreprises pourraient se détourner des investissements à grande échelle au Royaume-Uni», prévient l’analyste.
Les Britanniques craignent aussi que l’accès des établissements financiers au continent européen post-Brexit soit conditionné aux solutions qui seront trouvées dans le secteur de la pêche. Cette activité, qui emploie moins de 180.000 personnes dans l’ensemble du bloc et couvre 0,04% de l’économie britannique, reste le moteur économique des communautés côtières, ce qui lui assure un poids politique supplémentaire.
Négociations à plusieurs niveaux
Fervent défenseur de l’idée d’une Global Britain, Boris Johnson veut aussi mener de front plusieurs négociations afin de garantir au Royaume-Uni un statut de puissance de taille moyenne au milieu de superpuissances économiques mondiales : certains secteurs, comme les nouvelles technologies, seront privilégiées, à l’image d’accords de libre-échange avec des pays clé. Le Japon est ainsi le troisième plus gros investisseur au Royaume-Uni, «mais ses entreprises et son gouvernement considèrent le Brexit comme une trahison», explique Sam Lowe, chercheur au sein du think tank européen CER. Selon lui, «le gouvernement britannique devra reconstruire cette relation».
La nature du rapprochement avec les Etats-Unis reste aussi à définir : la résistance de Londres aux pressions américaines dans le dossier Huawei pourrait potentiellement rééquilibrer les relations à venir entre Londres et Washington : «Le cas Huawei illustre très clairement qu’il est impossible de séparer la politique intérieure des négociations commerciales», explique Charles Bransted. Dans un contexte de guerre commerciale entre les Etats-Unis, l’Union européenne et la Chine, la perspective de négociations à plusieurs niveaux contraindra Boris Johnson à trancher. Au risque de conduire le Royaume-Uni vers un no-deal fin décembre.
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