Emergents, gare à l’euphorie
Le concept de pays émergents, bien qu’universellement employé, a toujours fait partie de ces notions économiques définies « en creux », celle-ci étant censée caractériser des pays en développement dont le potentiel, la croissance rapide et leur degré d’ouverture financière justifient de les loger dans une sorte d’« entre deux » économique coincé entre les pays développés d’une part et les moins avancés de l’autre. L’amour anglo-saxon pour les acronymes a fait le reste, imposant du jour au lendemain les « BRIC » bientôt renforcés en « BRICS », qui durent davantage leur vogue sur les marchés à cette capacité nouvelle à les désigner qu’à la proximité de leurs situations économiques et financières dans les faits très hétérogènes. Cahin-caha, ces concepts-valises n’en ont pas moins survécu, au point que l’on trouve toujours aujourd’hui des indices étranges, où des pays membres de l’OCDE à l’économie aussi robuste que la Corée du Sud ou Israël voisinent avec le Pakistan ou l’Egypte. Ce genre d’apparentements demeure de règle dans cet univers, d’autant plus baroques que la crise qui s’achève à peine n’a fait que le morceler jusqu’à le priver du peu d’unité qui pouvait lui rester.
Si bien qu’au moment où les « émergents » retrouvent leur lustre parmi les investisseurs (lire notre Dossier page 20), un maître-mot s’impose plus que jamais à leur sujet, la sélectivité. Après une année 2017 dynamique, qui a vu le monde émergent lever la bagatelle de 600 milliards de dollars auprès d’investisseurs sevrés de rendement, 2018 s’annonce pour le moins aussi active. A l’instar du Mexique ou de l’Argentine qui ont ouvert le bal annuel sur le marché primaire international avec deux émissions « jumbo », une foule d’autres prétendants aussi disparates que le Sri Lanka, l’Ukraine ou l’Angola s’apprêtent à faire de même. Des perspectives de croissance revigorées par l’activité qui s’améliore partout dans le monde les y portent naturellement, ainsi que la remontée spectaculaire de leurs devises depuis deux ans, illustrée par le bond de 20 % de l’indice MSCI des monnaies émergentes.
Les risques de changes liés à la grande incertitude résultant des conséquences prévisibles des resserrements monétaires à l’ordre du jour aux Etats-Unis et en Europe devraient bien sûr suffire à inciter les investisseurs à effectuer un tri rigoureux, tout particulièrement parmi les souverains qui font face aux tombées les plus lourdes. Mais le risque politique reste premier à considérer : le soudain tarissement du marché sud-africain vient de rappeler, dans un pays gangrené par une corruption quasi existentielle, qu’une juste analyse du climat des affaires importe plus que des chiffres économiques apparemment sains. Face à la tendance à l’écrasement des primes de risques-pays et l’euphorie qui menace, le « country picking » reste le seul vrai garde-fou qui vaille.
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